Le monde est flou. Je ne le vois que quand j'écris. ”
Pierre Michon, sans fausse modestie
Le simple fait de mentionner Pierre Michon oblige à réemployer des mots devenus creux dans la prose contemporaine hexagonale : grâce, inspiration, académisme, et en même temps expérience des limites, de la violence faite à la syntaxe, par tant de pureté. A la limite du trop-plein, sans jamais dépasser la frontière de la belle langue, Michon est un joueur de la langue, auteur contemporain et pas comptant pour rien, un dynamiteur du sens. Tout pour le plaisir, mais celui du texte. Un auteur essentiel.
Michon déclarait à Thierry Guichard du Matricule des Anges en 1994 : « Ecrire, ce n'est pas aller vraiment vers quelque chose de toujours plus enfoui, c'est danser autour, c'est chanter autour, mais chaque fois sans doute, cette chose que l'on cherche, on la creuse un peu plus...mais je n'en suis pas sûr ». A tel point qu'il ne s'occupe d'écriture qu'environ trois mois par an ; le temps de se laisser envahir, puis délivrer par les mots, de cinq heures du matin au début de l'après-midi ; après s'être fait le creuset du moment retenu, en ayant laissé tourbillonner en lui ce qu'il a minutieusement préparé avec ses recherches. Et là, en trois semaines un livre sort, délivrance d'un ordonnancement qu'il laisse surgir.
Alors de
Vies minuscules ( 1984) à
Vie de Joseph Roulin, en passant par
Rimbaud le fils ou
La Grande Beune, roman des origines entrecroisées, puis
Abbés, et le dernier paru
Les Onze, on trouve un auteur qui, testant sans cesse l'aujourd'hui, dépasse ses modèles ; le
Balzac de la
Comédie Humaine (avec les
Vies Minuscules, en contre-modèles). «
Mettons qu'avec Vies minuscules j'ai trouvé une voix, mais les variations sont nombreuses, comme pour un instrument de musique. » «
Il n'y avait pas de misérabilisme dans cet adjectif. Je pourrais dire en simplifiant que j'ai appelé minuscule tout homme dont le destin n'est pas tout à fait à la hauteur du projet, c'est-à-dire le monde. »
Dans
Rimbaud le Fils, la figure du poète définit la posture du bâtard qui cesse d'écrire lorsqu'il comprend que le verbe n'est pas "un passe-droit universel", propice à exaucer ses rêves de puissance et celle de l'enfant trouvé exaltant la rêverie et le "dérèglement de tous les sens". Ce Rimbaud-là, fait partie de la modernité "orpheline", où lui et ses semblables écrivains du XXIe siècle ne peuvent se retrouver sera rejeté, parce qu'assimilé. C'est l'écriture « malgré », cette écriture qui se livre dans l'impossibilité à redire pareillement les moments passés, pour s'installer en creux dans ce qu'elle est et ce qu'elle véhicule ; le projet contemporain.
Michon a aussi trouvé, dans
Absalon, Absalon de
Faulkner un écho à sa mythologie personnelle : l'extraction sociale modeste, la généalogie familiale tourmentée, le sentiment d'insuffisance mêlé à un fort orgueil et aussi un projet littéraire centré sur le travail du deuil, l'exploration du passé et du donné familial. Cela sera applique aux écrivains, aux peintres, aux "vies" tirées de l'archive auxquels il consacre son attention. «
Je n'aime pas inventer totalement des personnages. Inventer c'est cloner, les bibliothèques sont peuplées d'ectoplasmes. Moi, je préfère les fantômes, je ressuscite les vrais morts, ceux des archives.» (Entretien avec Marianne Payot,
Lire 1997)
«
Pas de sujet, pas de thème, pas de pensée : rien que la volonté de dire. Qui fait avec rien une forme dans laquelle s'installe du sens. »
Interrogé en 1997 par le
Magazine Littéraire, Michon y annonçait le projet
Les Onze : « P
arlons plutôt de mes chantiers, c'est-à-dire de projets qui ont déjà une forme et qui attendent une fin. D'abord cette grande machine à propos de 1793, du moins autour, sur laquelle je suis depuis plusieurs années, et où ce que j'essaye d'affronter, c'est le nœud des arts et de la politique, l'éclipse de Dieu, le meurtre du père et le massacre réciproque des fils, et l'impuissance des arts à en rendre compte, tout le fatras. Ou encore : pourquoi la révolution n'a pas produit d'œuvres d'art à la hauteur de l'événement ? Mais le problème est bien vaste pour moi, et cette histoire de Terreur me terrifie, littérairement je veux dire. ». Se définissant proche de Macé,
Quignard et Bergougnioux, il avoue qu'il part des mêmes présupposés que
Echenoz,
Volodine ou
Rolin, sans pour autant suivre la même voix.
Et la formule élaborée par J.B Harang dans
Libération prend tout son sens : «
Commencer par ne pas écrire ». Mais quand l'écriture vient, qu'elle se donne et que le texte est livré : place à la littérature, aux mots qui ont trouvé une finalité en arrivant récoiffés du passé de la langue française, chargés, pleins, forts et effaçants par leur seule présence, tout ce qui voudrait passer pour de la littérature. Avec Michon, vous partez à la recherche d'une histoire, comme avec
Proust, à celle du temps perdu ; et vous entrez de plain-pied dans l'Histoire. Une claque !
J-P Simard