Pierre Jourde




"Jusque dans la fiction la plus débridée, la voix nous dit toujours une vérité. En littérature, on chante juste ou faux, un peu d'oreille suffit à l'entendre. L'un des objectifs de cet ouvrage consiste à tenter de nourrir le débat au moyen d'arguments tirés d'un examen attentif des phrases, des mots, de la construction du récit.". Pierre Jourde, professeur de littérature et essayiste, entend redonner à la critique littéraire sa fonction première : le plaisir du texte.

Flu : La "peoplelisation" des auteurs vous agace. N'est-il pas légitime de concilier une démarche d'écrivain avec une autre activité, dans la sphère de la communication ou du show-business notamment ? Après tout, rares sont les auteurs qui peuvent vivre des ventes de leurs œuvres…

Pierre Jourde : Cette question n'est pas centrale dans La Littérature sans estomac, mais elle mérite qu'on s'y attarde. Le débat littéraire est trop souvent faussé par les amalgames et la confusion. Il faut distinguer deux choses : l'exercice d'une activité professionnelle et la marchandisation. Il est légitime, pour un écrivain, d'exercer l'activité professionnelle qui lui convient. Je ne vois pas pourquoi un écrivain ne préférerait pas être journaliste, publicitaire, magnat de l'industrie, top model ou colonel de parachutistes plutôt que de vivre aux crochets de sa mère, ou d'être clochard, épave sublime, ou bien simplement professeur comme les écrivains le sont ordinairement de nos jours. Il faut vivre, et il n'y a plus beaucoup de rentiers comme Proust ou Flaubert. De même, il est légitime que l'écrivain cherche à se faire connaître, en passant par la télévision, la radio, les journaux. Simplement, en général, c'est le contraire qui se passe : le top model ou le journaliste, déjà célèbre, en profite pour accumuler un peu plus de valeur symbolique en faisant l'écrivain. Il dispose à l'avance d'un capital de notoriété qui lui permettra de publier n'importe quoi. En outre, ce qui pose problème, c'est la marchandisation, c'est à dire la soumission de l'écrivain aux media qui lui demandent de se prostituer. Je veux bien qu'un écrivain utilise les media pour dire quelque chose de son œuvre. Au moins pour signaler qu'elle existe. Mais que l'œuvre devienne un prétexte pour parler de ses amours, de ses recettes de cuisine, de son goût pour le jardinage, c'est à dire pour alimenter le voyeurisme généralisé, je trouve cela répugnant. Alors la littérature devient une activité d'animation comme une autre, un simple auxiliaire du fétichisme de la célébrité.

Flu : En ouvrant La littérature sans estomac, le lecteur peut s'attendre à trouver une analyse détaillée du fonctionnement du monde de l'édition, l'équivalent pour le monde littéraire des investigations menées par Pierre Carles dans le monde de la télévision. Or, à part la mise à nu du "système Sollers" et la critique en creux de l'économie des prix littéraires, vous ne poussez pas à fond cette démarche, préférant vous concentrer sur la critique littéraire stricto sensu. Pourquoi ce choix ?

Pourquoi le lecteur aurait-il une attente particulière en ouvrant ce livre ? Qu'est-ce qui annonce en lui une analyse de type plutôt sociologique ? Non seulement je ne pousse pas à fond cette démarche, mais ce n'est pas celle du livre, et je n'y ai recours que comme un accessoire de mon argument de fond. Ce type de travail critique sur le fonctionnement de l'édition a été fait, et bien fait, par Jean-Philippe Domecq (mais il va aussi plus loin que ça) dans Le Pari Littéraire, et plus récemment par Maxime Benoît-Jeannin dans La Corruption Sentimentale. Je ne vois pas pourquoi ce serait la seule approche légitime, la seule à laquelle on doive s'attendre, sinon parce qu'elle est justement celle qui est le plus souvent pratiquée. En outre, ma spécialité, c'est le travail sur le style, le corps du texte. Pourquoi ferais-je autre chose que ce que je sais faire ? On analyse le montage des coups littéraires et la fabrication des prix, on présente tel ouvrage en parlant de son auteur ou du sujet du livre, mais qui parle du texte ? Qui regarde de près les mots, les phrases en essayant de fonder un jugement littéraire ? J'ai précisément écrit cet ouvrage parce que j'étais las qu'on ne cesse de parler autour des textes et non pas des textes. S'il a quelque chose de nouveau, c'est peut-être cela. Je suis assez surpris, d'ailleurs, par le nombre de gens qui me demandent : "pourquoi avez-vous fait cela plutôt qu'autre chose ?". Cela me laisse un peu perplexe.

Flu : Comment l'institution littéraire (auteurs, éditeurs, journalistes, etc.) a-t-elle accueilli votre travail ? Pensez-vous que votre message puisse être entendu aujourd'hui, et qu'il soit possible de lutter contre les maux que vous décrivez (production surabondante, médiocrité des œuvres, pouvoir du marketing littéraire, consensualisme et collusions du milieu littéraire, etc.) ?

A ma grande surprise, les critiques ont été très nombreuses, et très majoritairement favorables. J'aurais aimé être violemment pris à partie sur des points importants. Parmi mes détracteurs, je n'ai trouvé que des menteurs à la petite semaine (Jean-Luc Douin du Monde des livres, qui m'attribue des formules sur Sollers que j'ai tirées de son propre journal, Pierre-Louis Rozynès de Livres Hebdo qui prétend que je n'aime que Gérard Guégan contre l'évidence du livre qu'il critique), des marchands de clichés (sur le mode : le critique est un aigri) ou de purs idiots (Patricia Martin de France Inter qui estime qu'on méprise le public parce qu'on se moque de la soupe que les marchands lui servent). Je ne sais pas dans quelle mesure le message peut être entendu, parce que même certains articles favorables reposent sur un malentendu. Il faudrait qu'un livre soit vraiment lu pour que le message passe, et parfois je me pose la question : l'a-t-il été ? Ce qui est très encourageant en revanche, ce sont toutes les lettres de lecteur me disant qu'ils en avaient assez que la critique soutienne sans sourciller des livres d'une bêtise à hurler. Je ne crois pas qu'on puisse vaincre la grosse machine à produire de mauvais livres. Mais on peut essayer de donner des coups d'épaules pour ménager le petit espace dont ont besoin les vrais livres. Le rire est un moyen très efficace pour cela. Nous avons besoin de satires, il n'y en a plus beaucoup, et lorsqu'elles sont réussies elles peuvent toucher un large public. Faisons rire aux dépens des pompeux et des bien-pensants.

Flu : A vous lire, on comprend qu'il n'y a pas que la mauvaise littérature qui vous agace. L'époque elle-même, toute la culture contemporaine, vous déprimerait-elle ?

On veut à tout prix qu'un critique soit un ronchon qui déteste son époque, sur le mode habituel : "il n'y a plus rien, ma pauvre dame". C'est le discours que tient Sollers, ce n'est pas le mien, loin de là. D'ailleurs je ne vois pas comment La Littérature sans estomac, qui s'enthousiasme pour Chevillard, Jean-Pierre Richard, Novarina, Michon, Louis-Combet, Petit, Richard Millet pourrait laisser supposer une telle attitude. Je considère que, littérairement, artistiquement, notre époque est une des plus riches, des plus foisonnantes que nous ayons connues depuis longtemps. L'absence d'écoles constituées ou de tendances idéologiques rend les choses moins claires, moins repérables qu'avant, mais cela n'a pas l'air d'inhiber la création, bien au contraire. Je ne cesse de lire des romans de jeunes écrivains qui m'enchantent, la poésie est en plein renouvellement, je vois des spectacles passionnants, je croise des peintres excellents. Je ne me plains pas, je jubile ! et si je ronchonne, c'est que je n'ai pas le temps de tout voir et de tout lire. C'est plutôt cela qui m'angoisserait. On verra mieux tout cela dans vingt ou trente ans, mais c'est maintenant qu'il faut défendre ces artistes. Le problème est celui de la visibilité, condition de la survie. Dans la masse de la production artistique, trop d'imposteurs prennent toute la place, et conduisent à penser, à tort, que la création contemporaine est sans intérêt. Ma position est simple : qu'on en finisse avec les deux discours aussi nocifs, aussi démobilisateurs l'un que l'autre : d'un côté "il n'y a plus rien", de l'autre : "si vous critiquez un artiste contemporain, vous êtes un réactionnaire". L'enthousiasme ne prend pleinement son sens que sur le fond de ce que l'on rejette. C'est cela, la vie artistique. Le nihilisme ou l'adhésion obligatoire, c'est la mort.

Flu : Votre travail appelle une réflexion sociologique sur le statut de la littérature et de l'auteur : comment expliquez-vous qu'en France, aujourd'hui, l'écrivain demeure un personnage mythique, fortement valorisé, conduisant ainsi des cohortes de jeunes gens à tenter leur chance, malgré un manque de talent évident ?

Pourquoi c'est ainsi en France, je n'en sais rien, j'imagine qu'une ancienne et riche tradition littéraire ne disparaît pas comme ça. Et c'est heureux. En outre, notre système éducatif valorise l'image de l'écrivain. Beaucoup de gens écrivent, il y a forcément du déchet, mais dans la masse on trouve des quantités de gens intéressants. Leur problème est de publier : les éditeurs, accablés de manuscrits, ne voient plus rien, et jugent trop souvent, à mon sens, sur des critères peu littéraires.

Flu : Peu d'auteurs semblent trouver grâce à vos yeux. Pensez-vous poursuivre votre travail et, si oui, vers quels auteurs dirigerez-vous vos flèches ? Que pensez-vous des auteurs en vogue, promus par la critique et/ou le public ?

Si si, beaucoup d'auteurs "trouvent grâce à mes yeux", énormément, et plus que cela, je les admire, ils me bouleversent. Simplement La Littérature sans estomac a mis l'accent sur le pamphlet, parce qu'on en avait besoin, il me semble. Je poursuivrai sans doute ce travail, mais je ne tiens pas à devenir le censeur de service. Je le ferai pour le plaisir de rire ou pour le plaisir de prendre une bonne colère. Il y a des ridicules tentants : les bien-pensants qui font les libérateurs, les néo-académiques qui jouent les révoltés, les marchands de poncifs et de bons sentiments qui font les dérangeants, dans le genre de Guillaume Dustan, Alina Reyes, Stéphane Zagdanski. Pensée absente, style à pleurer, couverture médiatique garantie. Ils pensent que se mettre nus couvrira, si j'ose dire, leur absence radicale de propos. C'est encore la marchandise. Quant aux "auteurs en vogue", je n'en pense rigoureusement rien, parce que pour moi ça ne veut rien dire en termes de qualité, il n'y a pas de relation nécessaire entre le succès et la qualité, ni dans un sens ni dans un autre. Il y a de grands romanciers populaires, il y a des marginaux insupportables, et vice versa. Qu'on prenne un livre précis, vendu à 500.000 ou à 40 peu importe, qu'on le lise attentivement, et on pourra parler. J'aime bien la précision, et j'aime bien qu'on parle des choses elles-mêmes, pas du vent.

Kzino.

- Lire une sélection d'auteurs vus par Pierre Jourde (Mehdi Belhaj Kacem, Christine Angot, Philippe Delerm et Frédéric Beigbeder) et la chronique de La littérature sans estomac dans les archives de Fluctuat (Flu old school).