Faux-Pere de Philippe Vilain




Faire l'amour, je ne trouvais rien de mieux pour survivre à l'ennui, l'ennui que j'éprouvais depuis l'enfance, qu'aucun bonheur ne pouvait satisfaire, le sentiment que la vie, fût-elle comblée, ne serait jamais qu'une vaine traversée, et que les occupations, tous les voyages que je pourrais faire, les romans que j'écrirais, les passions même qu'il m'arriverait d'avoir, resteraient une manière de divertissement. Sans doute le travail et l'oisiveté, l'affairement et la paresse puisent-ils à une source identique : que nous fassions beaucoup ou peu, que nous nous donnions l'illusion d'exister ou existions sans trop d'illusions, la même peur du néant nous anime ou nous accable.
 
Je ne saurais définir mon ennui. Il ne s'apparentait à rien de ce qu'on nomme ainsi. Celui qui s'ennuie trouve le temps long et sombre dans une morosité dépressive, l'ennui m'aspirait vers le plaisir. Il me faisait errer de femme en femme et me donnait l'inconstance des hommes blasés de l'amour, pour lesquels séduire est un jeu, la sexualité une activité moins terrible qu'une autre. Je n'étais pas sentimental. Je séduisais des femmes dont je n'espérais rien, que je quittais sans souffrir, desquelles je pouvais supporter les caprices, les humeurs, toutes les manies qui déplaisent habituellement aux hommes. Je me désintéressais d'elles, de leurs opinions, de leur passé, de leurs sentiments pour moi. Certaines femmes aiment se sentir rejetées, elles prennent l'indifférence pour de la virilité. Elles ne connaissent pas même le nom de l'ennui.
 
Aucun but à mes aventures. J'étais incapable d'engagements, de projets et de calculs. Je vivais le présent sans voir la continuité qui reliait chaque aventure à la précédente, chaque femme à la suivante, exalté de découvrir d'autres formes, d'autres douceurs, d'improviser des caresses sur ces corps à la sensualité différente dont il me fallait résoudre l'équation. Une femme avait un cérémonial, après s'être déshabillée sous mon regard, elle adoptait une pose statuaire et me demandait si j'aimais son corps ; une autre, quand je m'approchais d'elle, frappait mon torse de ces battements frénétiques de petite fille protestant pour ne pas se coucher ; une autre encore avait besoin que je l'insulte pour passer à l'acte. Je m'amusais de participer à leurs fantasmes, de jouer un rôle, comme dans un film. Le plaisir m'aliénait aux femmes plus fort que si je les avais aimées.
Surtout, l'abandon au plaisir ne m'obligeait à rien. Il m'évitait de choisir une femme, une seule, et, avec elle, une vie rangée dont je n'avais nulle envie. Savais-je au moins ce que je souhaitais, si même je souhaitais quelque chose ! Ma complicité avec certaines, mon enthousiasme, ma disponibilité (je pouvais faire de longs déplacements pour les rejoindre), mes attentions généreuses et sincères engendraient des malentendus : en me comportant comme un amoureux, je laissais entrevoir une relation durable. Il n'en était rien. Je me montrais ainsi pour me faire pardonner de ne pas leur offrir davantage, parce que je m'ennuyais et qu'alors tout m'était égal. Stefania habitait Turin mais son sourire venait de Palerme. Tout en elle inspirait la sensualité, son accent, sa façon de rouler les r, une démarche provocante, sa peau hâlée parsemée de taches de rousseur, son abondante chevelure et la frange rebelle qu'elle relevait toutes les vingt secondes avec une patience héroïque. Même son léger strabisme m'attirait : il lui donnait un air mutin lorsqu'elle portait ses lunettes. Si je le lui faisais remarquer, elle répondait : " Je porte des lunettes pour ne pas tout faire de travers. " Une mélancolie dérivait de ses yeux verts. Quand elle s'étendait sur le canapé, la tête posée sur un coussin, un bras replié sous la nuque, elle ressemblait à la Maja de Goya égarée dans un roman de [people]Leopardi[/people].
 
Peu de souvenirs me restent de nos premiers séjours ensemble. Peut-être parce que nous les passions à faire l'amour et que le temps occupé au plaisir n'a pas de mémoire. J'adorais ses seins, sa manière douce de me murmurer " Sparami ! " (" Tue-moi ! "), de crier, et le silence après, juste après, qui s'abattait sur nous. Le sexe, seul le sexe me retenait près d'elle. En faisant l'amour, j'oubliais tout, je perdais la conscience de lui être étranger, la sensation d'ennui que j'avais d'être avec elle, là sans y être.
Il est rare qu'une femme se satisfasse d'une telle liaison. Une femme veut posséder, appartenir, construire quelque chose. Le plaisir sans finalité lui paraît méprisable. Il lui faut une garantie pour en donner, un gage pour bien le prendre. Stefania attendait la promesse d'un avenir, un réconfort que je ne voulais pas lui apporter, les actes, les preuves et tout le concret que, soi-disant, l'amour exige. À trente ans, les aventures ne l'intéressaient plus. L'âge la pressait de fonder une famille, une Italienne ne sacrifiant ni au mariage ni à la maternité restera déconsidérée. Avant moi, elle avait aimé un dentiste qui, certaines nuits, grimpait sur le toit de son immeuble pour capturer les étoiles, puis un avocat volage ; d'un cabinet à un autre, des étoiles aux femmes, elle ne se doutait pas qu'il s'agissait de la même sorte de capture. Ces histoires l'avaient rendue méfiante envers les hommes, seduttore impenitente. Depuis, elle s'était juré de prendre son temps, préférant à une liaison décevante la solitude ou la passion.
 
On ne peut plus banale, notre rencontre - dans une salle des professeurs - l'éblouissait. Elle aimait en parler, la commenter. Elle disait que le hasard n'existe pas, que nous étions faits l'un pour l'autre. Sans bien savoir l'expliquer, elle déplorait de ne pas m'avoir rencontré plus tôt, " avant " disait-elle comme pour faire de notre liaison, qui débutait, une grande histoire. Je discernais mal ce que je représentais pour elle, mais je savais que je ne pourrais longtemps me dérober devant cette vie commune vers laquelle elle m'attirait et qu'un jour, un jour forcément, je devrais m'installer à Turin ou renoncer à elle.