Freelance : Grover lewis à Rolling Stone de Philippe Garnier



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Note du livre L'autre gonzo

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L'autre gonzo



Plus que la biographie d'un journaliste américain de la contre-culture encore inconnu en France, Freelance : Grover lewis à Rolling Stone de Philippe Garnier est une leçon de journalisme, mais aussi une leçon de vie. Certains devraient en prendre de la graine.
 
Deux jours avant de recevoir le nouveau livre de Philippe Garnier, je réunissais ma doc, préparant déjà l'interview de celui qui reste pour moi l'un des derniers géants du journalisme français, quand la nouvelle tombe, impensable : Garnier vient de se faire virer de Libération ! Ironie du sort (la vie est décidément cynique), le dernier représentant de ce qui fit l'esprit "Libé", celui qui animait ses pages cinéma et musique avec le brio que l'on sait, le correspondant à Los Angeles qui écrivait des papiers inénarrables sur Père Ubu, Captain Beefheart, les Cramps et la scène angeleno dans Rock & Folk (et fut longtemps une des rares raisons de lire ce mag), cet écrivain unique auteur d'une demi-douzaine d'essais brillants aux sujets toujours improbables, ce gars doté d'une plume comme on en lisait plus depuis belle lurette par chez nous (et en tout cas dans les pages du quotidien incriminé), se voyait donc brutalement remercié après plus de 20 ans de bons et loyaux services, le jour même de la parution de Freelance : Grover lewis à Rolling Stone, son livre sur un autre grand incompris du journalisme, américain celui-là.
 
Evidemment, l'annonce se doublait d'une autre mauvaise nouvelle, l'auteur ne désirait pas répondre à notre interview. Comme on le comprend ! Ceci étant, voilà de nouveau un écrivain pour qui je cultive une admiration sans borne, qui ne saura jamais l'admiration et le respect que je lui porte. Mais qu'à cela ne tienne, déception mise à part, l'interview n'est nullement indispensable pour parler de Freelance, car sur Philippe Garnier, on en apprend beaucoup dans ses pages.

Autobio-agiographie
Comme l'annonce son auteur en prologue, le livre Freelance, sous-titré "une vie dans les marges du journalisme", est à la fois "reportage, souvenirs, biographie et anthologie". Fort de ses presque 450 pages de hauts-faits, analyse d'une époque, flashback et autres délires obsessionels typique de Garnier, sans oublier des deux versions du fameux "Splendor in The Short Grass", chef-d'oeuvre de journalisme transversal du Lewis en question (en VF et en VO s'il vous plait !), Freelance tient autant du guide pour ceux qui oseraient s'engager sur les traces encore à suivre de deux grands journalistes freelance, que de véritable "Petit Garnier Illustré". Tout y est, sa passion de la musique (ici, souvent, le blues et la country), le cinéma, l'Amérique bien sûr, mais aussi son goût pour les écrivains de seconds rangs, les tacherons d'Hollywood, les seconds rôles, l'architecture, que sais-je... Freelance a beau retracer le parcours chaotique de Grover Lewis, journaliste hors-normes et digne contemporain d'Hunter S. Thompson (avec qui il était ami, les deux bonshommes s'admirant mutuellement), il est aussi l'hommage d'un cadet à son aîné. Garnier a en effet eu la chance de côtoyer de près l'animal sur lequel il écrit, et il ne cache pas son admiration, ni ce qu'il lui doit. L'héritage, comme tous les freelances le savent, n'est pourtant pas facile à porter.

American Freaks
On pense souvent que Lester Bangs ou Hunter S. Thompson étaient les deux plus grands cinglés que l'Amérique pouvait compter dans les rangs de ses pisses-copies magnifiques. Erreur, dans le genre déviant et radical, Grover Lewis, décédé en 1995 d'un cancer, se posait un peu là lui aussi ! Certains disent même qu'il a précédé le bon Docteur Gonzo (S. Thompson) dans le délire, mais seul ceux qui étaient présents alors pourront infirmer ou confirmer cette allégation. Reste que Lewis était lui aussi l'héritier d'un passif pas piqué des vers (de bourbon). Tributaire d'une histoire tragique (ses parents se sont entretués au revolver quand il était enfant), Lewis était d'un caractère difficile, même ses amis le reconnaissent (et Garnier le premier, démontrant ainsi une fois encore l'application intransigeante du principe d'honnêteté cher à tout bon journaliste). Son existence est parcouru de coups de foudre, mais aussi de renoncements, de détours et de revirements. Comme Garnier, il n'aimait rien plus que d'avoir la liberté d'écrire sur les sujets qu'il désirait plus que tout couvrir. Tout simplement.

A la lumière de ce qui vient d'arriver à son auteur, on ressort de la lecture de ce pavé volubile et lumineux, à la fois transporté par tant de justesse (justesse du point de vue, nouvelles perspectives, certitude d'avoir fait le bon choix en tant que journalisme, nous aussi) et désolé (désolé de voir qu'une fois encore, la "grosse machine à produire du spectacle en brique", l'ait - heureusement momentanément - emporté).

Mais finalement, il n'y a pas de bon ou mauvais timing, car Freelance : Grover Lewis à Rolling Stone ne pouvait en fait pas mieux tomber. A une époque où le plumitif n'a plus le choix que de ce faire l'écho de ce que l'on veut bien qu'il écrive, il fallait un livre manifeste qui rappelle ce que fut - et ce qu'est encore - le métier, que certains le veulent ou non. Freelance est de ceux là ! Une fois encore, après Honni soit qui Malibu, Les Coins coupés ou Caractères, Garnier arrive à point nommé, sa vie se faisant l'écho de son oeuvre, et vice-versa, comme toujours quand il s'agit des grands écrivains !

Philippe Garnier, Freelance : Grower Lewis à Rolling Stone, Grasset, 2009

Maxence Grugier

 

Le 08 juin 2009

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