L'année de l'éclipse de Philippe de La Genardière




Il ne comprenait plus le monde, ne l'aimait plus. Ou plutôt, c'est ce qui le minait, il ne s'aimait plus. Tout ce qui l'avait animé jusque-là, et comme sexué, le goût, la passion qu'il avait nourris pour la vie, et qui en retour l'avaient constitué en tant qu'être vivant, lui avaient donné cette place qu'il avait longtemps pensé occuper ici-bas, bref, sa légitimité d'homme, tout cela se délitait, partait en lambeaux.
 
Il n'était pas le premier à connaître pareil effondrement dans sa vie. Des hommes en proie au vague à l'âme parce qu'ils ne se sentent plus dans le coup, ou des femmes que la perte de leur beauté fait sombrer dans la dépression, c'était monnaie courante, et ça ne datait pas d'hier. Vieille et insidieuse chose, quand ce n'est pas de la peur, panique, que ce sentiment du vieillissement, et beaucoup plus vieille que la vieillesse effective qui atteint et assombrit le séjour des humains sur terre, pour ainsi dire le lot commun, et Basile n'échappait pas à la règle : le corps commence à renâcler, les soucis s'accumulent, insensiblement les couleurs changent, les tons se mélangent, et ce qui apparaissait d'un rouge, vif, se fonce, les soleils, d'un feu intense jusqu'alors, et brûlants, ont soudain la rousseur des blés au couchant, c'est comme le lent passage du jour à la nuit, oui, Basile voyait poindre avec effroi l'heure du crépuscule, de plus en plus il se sentait poussé vers la sortie.