La chute de Troie de Peter Ackroyd



Critique

Note du livre Chef d'oeuvre antique à l'anglaise

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Chef d'oeuvre antique à l'anglaise



La Chute de Troie est un roman assez atypique dans l'œuvre déjà conséquente de Peter Ackroyd. L'intrigue se situe bien évidemment, et comme (presque) toujours chez cet auteur anglais, au XIXème siècle mais dans un contexte géographique (la Turquie) et fictif (une histoire de couple plutôt limpide) différent de ses grands livres d'époque et londoniens : L'Architecte Assassin, Le Golem de londres ou Le Testament d'Oscar Wilde

La technique de Peter Ackroyd, pour ceux qui ne la connaissent pas encore, consiste à poser de la fiction sur des vies ou faits historiques. C’est évidemment plus simple à (mal) dire qu’à (bien) faire et cela ne ressemble pas, s’agissant de Peter Ackroyd qui a aussi livré quelques belles biographies (William Blake et Dickens surtout), à du Christian Jacq ou à du Alain Decaux. Ackroyd choisit souvent de raconter l’histoire par le biais du mystère, s’intéresse aux lignes souterraines et obscures des légendes et n’hésite pas à faire quelques incursions dans l’ésotérisme, tout en restant à l’abri des travers des best-sellers et autres modes qui ont envahi ce champ là depuis dix ans. Pour ceux qui aiment ça, les romans de Peter Ackroyd sont à Londres et au XIXème siècle anglais ce que le From Hell d’Alan Moore est à la BD, autant dire à des années lumière du mainstream et de l’imbécillité du genre.

Une tragédie grecque à la sauce anglaise

Dans cette Chute de Troie d’excellente facture, l’écrivain nous colle aux basques d’un archéologue allemand appelé Obermann – librement inspiré de l’aventurier allemand Heinrich Schliemann – qui est persuadé, comme son double et à juste titre, d’avoir mis à jour les ruines de Troie. Obermann est un homme qui s’est fait lui-même, n’a pas suivi d’études nobles mais est guidé par une inspiration extraordinaire lui autorisant les plus grandes découvertes. L’archéologue est habité par les textes d’Homère et intimement persuadé que ceux-ci sont à prendre à la lettre. Fort de ses découvertes (il a mis à jour le palais d’Ulysse) et englué dans sa foi, Obermann est prêt à tout évidemment pour faire triompher sa vérité : il détourne les preuves, planque ou détruit ce qui ne sert pas ses théories et s’oppose à tous ceux qui viennent tempérer ses recherches à l’instinct.

La Chute de Troie nous dévoile ce personnage hors normes par les yeux de sa jeune épouse, la jolie Sophia Chrysanthis, épousée pour des raisons obscures (l’amour de son visage parfait, sa grecque attitude, la richesse de sa famille), et ramenée prestement pour assister au triomphe de son mari. Sophia se laisse gagner par le culte de la Troie homérique en même temps qu’elle découvre la passion dévorante de son mari pour ses recherches, ce qui nous donne des pages superbes d’intelligence.

La relation des époux est fascinante et constitue la force du roman. Sophia ne peut s’empêcher de voir en son mari un héros, ce qu’il est assurément, tout en prenant lentement la mesure de sa folie. Le tout va s’acheminer, au travers de quelques épreuves incroyablement bien rendues (la disparition d’un émissaire des Musées nationaux, une tempête, l’irruption d’un tiers amoureux), et presque inévitablement, vers une… tragédie antique. Ackroyd lâche les secrets d’Obermann au compte-gouttes et va noircir par petits traits le personnage romantique (le goût des ruines, l’ardeur, le culte des héros antiques…) qu’il avait installé dans la première partie du roman.

Vers le prix Médicis 2008?

La Chute de Troie est, dans l’œuvre d’Ackroyd, peut-être son roman le plus conventionnel et le moins surprenant, mais sûrement pas le moins fort. La magie troyenne est à l’œuvre. Les rebondissements sont de haute volée (l’épouse et le fils cachés, le final incroyable), sous la limpidité et la caractère archétypal du roman. La Chute est empreint du charme inépuisable de cette fin du XIXème siècle, de l’archéo-tourisme européen naissant, enflammé par le personnage démesuré d’Obermann, par toute la saveur et la précision de l’écriture d’Ackroyd, impeccable de bout en bout à suggérer le choc de la raison scientifique et du feu sacré. Est-ce la peine de dire qu’on en ferait bien notre Médicis étranger si la concurrence n’était aussi rude ?

Benjamin Berton

 

Le 22 October 2008
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