Suite indienne de Paul Theroux



Critique

Note du livre Misère, chaos, cupidité

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Misère, chaos, cupidité



L'Américain Paul Theroux a beaucoup voyagé. Assez voyagé, sans doute, pour ne plus se faire d'illusions. Dans le sillage de ses précédents ouvrages - Railway bazaar, Patagonie express - il décrit ainsi dans Suite indienne une Inde à rebours des fantasmes et des clichés : une Inde sensuelle, inquiétante, où spiritualité et affabilité sont supplantées par folie et cupidité.
On se souvient que la dernière création de Pina Bausch, consacrée à l'Inde comme le roman de Paul Theroux, nous avait déçu : trop lisse, l'image de l'Inde éternelle et sacrée que reflétait Bamboo Blues avait des allures de brochures touristiques pour riches occidentaux assoiffés de spiritualité. Avec Suite indienne, Paul Theroux nous livre l'exact opposé du travail de la chorégraphe : le pays qu'il y décrit est sale, cupide et dangereux, et aura vite fait d'engloutir ses personnages comme Lilith avale ses amants.

Sensuelle, l'Inde ? Peut-être, sauf que la moindre parcelle de chair, le moindre frisson de plaisir semble s'y monnayer dans les règles de l'art. Une terre spirituelle ? Peut-être, mais alors où s'arrête l'épanouissement, où commence le rituel sectaire ? Affables, les Indiens ? Ne pas oublier que sourires et formules mielleuses peuvent cacher les vices les plus insoupçonnés. Les protagonistes des trois récits de Theroux le comprendront vite : « la réalité a plusieurs facettes », comme le dit d'ailleurs l'étrange Shah, un jaïn qui se vante de protéger toute forme de vie humaine - même celle des bactéries - tout en affichant sans pudeur costumes et montres de luxe.

Tragique tryptique

Le couple Blunden a trente ans de mariage derrière lui. Monsieur (Audie) et Madame (Beth) ne se comprennent plus. Classique. Venus en Inde pour y retrouver un peu de sérénité, ils s'en vont chacun de leur côté goûter à une volupté toute indienne, incarnée par de jeunes avides - peaux dorées, yeux rieurs - et finiront par le payer très cher, au point que même l'argent, dont ils ne manquent pas pourtant, ne suffira plus.
Dwight Huntsinger, homme d'affaires en mission à Bombay, ne sera pas davantage sauvé par sa fortune matérielle. Désolant de mauvaise fois, l'Américain se pense bienfaiteur en entretenant une gamine dans le besoin ; il est en train d'y perdre son âme.
Alice l'étudiante, enfin, apprendra - trop tard - que l'adage nietzschéen selon lequel ce qui ne tue pas rend plus fort fait quelques exceptions. Elle qui rêvait d'un voyage initiatique se retrouve déchirée entre deux Indes - un ashram doctrinaire et une plateforme industrielle, si joliment nommée "Electronics City" - et en arrive, à bout de forces après avoir subi une trahison puis un viol, à une bien sombre conclusion : « l'Inde elle-même n'était pas hostile, mais indifférente : une immense cohue sens état d'âme foulant un gigantesque paysage aveugle, des êtres brisés grouillant sur des ruines ».

La fin du mythe

Tantôt descriptive, tantôt elliptique, l'écriture de Theroux bascule sans cesse du mysticisme à la trivialité : évoquant un roman comme La Couronne verte de Laura Kasischke, elle a le pouvoir, dans chacun des trois récits, de toujours laisser pressentir le pire sans jamais le nommer. Au fil des pages et des voyages, une foule de personnages inquiétants (une maquerelle édentée, une jeune prostitué "aux yeux jaunes", une "beauté" arrogante et cupide, un jeune homme grassouillet moins inoffensif qu'il n'y paraît), vient progressivement démonter le mythe de l'Inde matricielle et accueillante, confirmant ainsi le renversement annoncé dès la première page, au moment où Blunden observent des singes "presque humains" : si les animaux peuvent paraître humains, alors les hommes eux aussi agiront à leur tour comme des animaux. Des singes rusés, des moutons naïfs, des serpents cruels ? Comment ne pas céder à la tentation symboliste dans le pays où l'on vénère Ganesh le Dieu éléphant ?

Et les symboles sont d'autant plus fort que la construction du livre du roman relève à bien des égards de la poésie. Si la Suite indienne du titre renvoie avant tout à la luxueuse chambre d'hôtel par laquelle passe tous les personnages principaux, elle peut sans être entendue dans le sens d'une suite musicale : les trois récits de Theroux sont comme trois variations sur un même thème, qui se font échos et qui toutes tendent vers une fin tragique, irréversible. Une note indienne et un parfum de décadence.

Paul Theroux, Suite indienne, Grasset, 2009. 

Céline Ngi 

Le 22 mai 2009

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