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Lumière éclatante, et puis obscurité. Le soleil qui se déverse de tous les coins du ciel, suivi par les ténèbres de la nuit, les étoiles silencieuses, le murmure du vent dans les branches. C'est la routine. Il y a plus d'un an maintenant que je vis dans cette maison, depuis qu'on m'a laissé sortir de l'hôpital. Miriam a insisté pour que je vienne ici et d'abord nous n'étions que nous deux, avec une infirmière de jour qui s'occupait de moi pendant que Miriam était au travail. Et puis, trois mois plus tard, le ciel est tombé sur la tête de Katya, elle a abandonné ses études de cinéma à New York et elle est revenue habiter chez sa mère dans le Vermont.
Ses parents lui avaient donné le prénom du fils de Rembrandt, le petit garçon des tableaux, l'enfant aux cheveux d'or sous une toque rouge, l'écolier rêveur qui s'efforce de comprendre ses leçons, le petit garçon qui s'est mué en un jeune homme ravagé par la maladie et qui est mort à guère plus de vingt ans, exactement comme le Titus de Katya. C'est un prénom fatal, un prénom dont il faudrait à jamais bannir l'usage. Je pense souvent à la mort de Titus, à l'affreuse histoire de cette mort, aux images de cette mort, aux conséquences dévastatrices de cette mort sur ma malheureuse petite-fille, mais je ne veux pas aller par là maintenant, je ne peux pas aller par là maintenant, il me faut repousser cela aussi loin de moi que possible. La nuit est jeune encore et, couché dans mon lit, le regard perdu dans l'obscurité au-dessus de moi, une obscurité si noire que le plafond est invisible, je commence à me rappeler l'histoire que j'ai commencée la nuit dernière. C'est ce que je fais quand le sommeil se refuse à moi. Couché dans mon lit, je me raconte des histoires. Elles ne valent sans doute pas grand-chose mais, du moment que j'y suis plongé, elles m'empêchent de penser à ce que je préférerais oublier. La concentration peut être un problème, toutefois, et, très souvent, mon esprit finit par dériver de l'histoire que j'essaie de raconter vers les sujets auxquels je ne veux pas penser. Rien n'y fait. Je vais d'échec en échec, bien plus d'échecs que de réussites, mais cela ne signifie pas que je ménage mes efforts.
Je l'ai mis dans un trou. Ça me semblait un bon début, une façon prometteuse de mettre les choses en train. Mettre un homme endormi dans un trou et voir ce qui se passe quand il se réveille et tente d'en sortir. Je parle d'un grand trou dans le sol, profond de près de trois mètres, creusé de manière à former un cercle parfait, avec des parois lisses en argile dense et solidement tassée, si dures que leur surface a la consistance de la terre cuite, voire du verre. C'est dire que, lorsqu'il aura ouvert les yeux, l'homme dans le trou sera incapable de s'en extirper. A moins qu'il ne dispose d'un équipement d'alpiniste - un marteau et des pitons d'acier, par exemple, ou une corde qui lui permettrait de s'arrimer à un arbre proche - mais cet homme n'est pas équipé et, une fois qu'il aura repris conscience, il comprendra bientôt la gravité de sa situation.Et c'est ce qui se passe. L'homme revient à lui et se découvre étendu sur le dos, les yeux levés vers un ciel vespéral sans nuages. Il s'appelle Owen Brick, et il n'a aucune idée de la façon dont il est arrivé à cet endroit, aucun souvenir d'être tombé dans ce trou cylindrique dont il évalue le diamètre à un peu moins de quatre mètres. Il s'assied. A sa surprise, il est vêtu d'un uniforme militaire en gros drap grisâtre. Il a un calot sur la tête et aux pieds une paire de bottines de cuir noir patinées, lacées au-dessus de la cheville avec un double noeud bien serré. Il y a, sur chaque manche du blouson, deux galons indiquant que l'uniforme appartient à quelqu'un qui a le grade de caporal. Cet individu pourrait être Owen Brick, mais l'homme dans le trou, dont le nom est Owen Brick, ne se souvient pas d'avoir servi dans l'armée ni d'avoir combattu dans une guerre à quelque moment de sa vie que ce soit.
A défaut d'autre explication, il suppose qu'il a reçu un coup sur la tête et momentanément perdu la mémoire. Quand il promène les doigts sur son crâne à la recherche de plaies et de bosses, il ne trouve néanmoins trace ni d'enflure, ni coupure, ni contusion, rien qui puisse suggérer qu'un tel dommage ait eu lieu. Alors, quoi? A-t-il subi quelque traumatisme débilitant ayant mis hors circuit des parties importantes de son cerveau? Peut-être. Mais, à moins que le souvenir de ce traumatisme ne lui revienne tout à coup, il n'aura aucun moyen de le savoir. Après cela, il commence à envisager la possibilité qu'il se trouve chez lui, endormi dans son lit, pris dans un rêve d'une lucidité surnaturelle, un rêve si réaliste et si intense que la frontière entre rêve et conscience a pratiquement disparu. Si tel est le cas, il n'a qu'à ouvrir les yeux, sauter du lit et aller à la cuisine se préparer le café du matin. Mais comment ouvrir les yeux alors qu'ils sont déjà ouverts? Il bat plusieurs fois des paupières, dans l'espoir puéril de rompre ainsi le sortilège - mais il n'y a pas de sortilège à rompre, et le lit magique ne se matérialise pas.
Une bande d'étourneaux passe au-dessus de lui, traverse son champ de vision en cinq ou six secondes et disparaît dans le crépuscule. Brick se lève pour inspecter les lieux et, ce faisant, il prend conscience d'un objet qui fait une bosse dans la poche avant gauche de son pantalon. Cet objet est un portefeuille, son portefeuille, lequel contient, outre soixante-seize dollars américains, un permis de conduire délivré par l'Etat de New York à un nommé Owen Brick, né le 12 juin 1977. Cela confirme ce que Brick sait déjà: qu'il est un individu proche de la trentaine, domicilié à Jackson Heights, dans le Queens. Il sait aussi qu'il est marié avec une femme du nom de Flora et que depuis sept années il exerce la profession de magicien, principalement à l'occasion d'anniversaires des enfants de la ville, où il se produit sous le nom de scène de Great Zavello, le Grand Zavello. Ces réalités ne font qu'aggraver le mystère. S'il est à ce point certain d'être ce qu'il est, comment se fait-il qu'il se retrouve au fond de ce trou, vêtu d'un uniforme de caporal, pas moins, sans papiers, sans médaille ni carte d'identité militaire prouvant son statut de soldat?
Il ne met pas longtemps à comprendre que sortir de là est hors de question. Le mur circulaire est trop haut et, quand il le frappe de sa bottine afin d'en entailler la surface et d'y créer une prise quelconque lui permettant de grimper, c'est avec pour seul résultat un gros orteil douloureux. La nuit tombe rapidement et l'atmosphère fraîchit, une fraîcheur printanière et pénétrante s'insinue en lui et, s'il commence à avoir peur, Brick est encore, pour le moment, plus éberlué qu'inquiet. Il ne peut néanmoins s'empêcher d'appeler à l'aide. Jusqu'à présent, tout a été silencieux autour de lui, ce qui donne à penser qu'il se trouve en un lieu reculé, dans quelque campagne inhabitée, où l'on n'entend d'autres bruits que quelques cris d'oiseaux et le murmure du vent. Comme sur ordre, toutefois, comme obéissant à une aberrante logique de cause à effet, à l'instant où il crie au secours, des tirs d'artillerie éclatent au loin et le ciel crépusculaire s'illumine, zébré par des comètes destructrices. Brick entend des mitraillettes, des grenades qui explosent et, au-dessous, sans doute à des kilomètres de là, un choeur assourdi de voix humaines qui hurlent. C'est la guerre, comprend-il, et il est un soldat dans cette guerre, mais sans armes à sa disposition, sans aucun moyen de se défendre en cas d'attaque et, pour la première fois depuis qu'il s'est réveillé dans ce trou, il a bel et bien peur.
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