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Nuit Blanche
Seul dans le noir, donc, August Brill s'invente des histoires, comme le font les gosses - et les adultes, aussi - pour s'endormir : « elles ne valent pas grand-chose mais, du moment que j'y suis plongé, elles m'empêchent de penser à ce que je préférerais oublier ». Brill est bien modeste, car ses aventures fantasmées ont en fait le potentiel d'un excellent roman.
Owen Brick, son personnage principal (clown de profession : on reconnaît là l'intérêt d'Auster pour la magie, l'illusion, les travestissements en tout genre) se réveille dans une étrange Amérique déchirée par une guerre civile, et où les attentats du 11 septembre n'ont pas eu lieu - un monde parallèle, en somme. Télétransporté là pendant son sommeil, ce dernier se voit confier une lourde mission : mettre fin à la guerre en tuant celui qui en est à l'origine, c'est-à-dire August Brill lui-même. Récit dans le récit, où se mêle plusieurs niveaux de fiction, ce passage constitue assurément l'un des nombreux morceaux de bravoure qui font la marque de Paul Auster, et qui florissaient dans Léviathan ou Le Livre des illusions. L'écrivain n'a de cesse d'y interroger le processus de l'Histoire - dont le cours tient à si peu de choses - en même temps que celui de la création - l'écrivain est-il un dieu, un tyran pour ses personnages ?
Souffrir et créer
Car en dehors de quelques embryons de réflexion sur la guerre, la barbarie des hommes et la dérive américaine, ce livre ne parle pas d'autre chose que de création romanesque. Paul Auster est obsédé depuis toujours par la question des rapports entre l'art, l'homme et la douleur. August Brill vit d'ailleurs dans « une maison d'âmes en peine, blessées », dans laquelle chacun nourrit quelques velléités artistiques : sa fille, Miriam, « dort seule depuis cinq ans » et écrit des livres, plus précisément un livre sur « la plus jeune des trois enfants de Nathaniel Hawthorne ». Quant à sa petite-fille Katya, dont l'ex-petit ami a été tué dans d'atroces conditions en Irak, elle trouve refuge dans de vieux films en noir et blanc, qui ne manquent pas de lui inspirer d'édifiantes analyses : « des objets inanimés comme moyen d'exprimer des émotions humaines. C'est ça, le langage du cinéma ».
Et c'est ça, le langage de Paul Auster aussi. Par d'imposantes mises en abyme, l'écrivain trouve toujours le moyen de s'exprimer sur sa propre écriture, de glisser ici et là des indices pour saisir aider le lecteur à saisir le projet romanesque : il faut lire Seul dans le noir comme Katya regarde ses vieux films, prêter attention à chaque phrase, chaque réaction et chaque figure pour donner un sens à ce qui ressemble à un véritable patchwork de récits.
« Et ce monde étrange continue de tourner. »
Récit imaginé par Brill donc. Mais récit aussi de sa jeunesse, de sa rencontre avec sa défunte épouse, raconté sur la demande de Katya. Récits de récits entendus au cours de cette jeunesse. Récit des souffrances de Miriam, récit des souffrances de Katya, etc. Récits nombreux et intenses, au point que chacun d'entre eux pourrait faire l'objet d'un roman autonome. Car, on l'a compris, les souffrances font les récits, et les écrivains souffrent beaucoup. Brill le premier, sans doute, lui qui chaque nuit allongé dans le noir, élabore son propre suicide : « Cette histoire est la vôtre, pas la nôtre. Ce vieil homme vous a inventé afin que vous le tuiez », explique l'un de ses personnages à un autre.
Brill ne passe cependant pas à l'acte. Il y a ce qui le retient toujours. Sa fille et sa petite fille chéries ? Sans doute. Mais ne trouve-t-il pas aussi assez de soulagement dans les histoires qu'il s'invente chaque nuit, et qui lui permettent de remodeler la réalité à sa convenance ? S'il faut souffrir pour créer, il se trouve aussi que créer peut soulager la douleur. Aider à vivre avec, du moins. Lui donner un sens. Le narrateur, qui s'en étonne, retient d'ailleurs du manuscrit de sa fille un seul extrait de poème : « Et ce monde étrange continue de tourner ».
Le monde tourne et le jour se lève, la nuit d'insomnie prend fin, et Brill a sans le savoir achevé un roman, celui que nous refermons. Paul Auster a probablement passé plus d'une nuit à l'écrire. La magie reste intacte, les nuits blanches valent la peine.
Paul Auster, Seul dans le noir, Actes Sud, janvier 2009.
Céline Ngi
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