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Patrick Declerck : Au fond, qu'il s'agisse d'essais ou de fictions, mon entreprise reste la même. Sous des masques divers, il s'agit de poursuivre un questionnement philosophique. Qu'est-ce que la normalité ? Qu'est-ce que la folie ? Où est le sens, pour autant qu'il y en ait un ? Et surtout, comment ne pas pisser sa vie ?
En dédicaçant Garanti sans moraline à votre chien, vous vous placiez du côté de Diogène et des cyniques. Pourquoi avoir choisi cette fois le Socrate des derniers instants, plus sage ?
Le Socrate de la dernière nuit est un double « héroïque » de Cornélius. Lui aussi va mourir et lui aussi, en dernière analyse, se suicide. Je voulais montrer, en m'appuyant sur les textes, que Socrate était plus ambivalent face à la mort, moins impavide, que ce que l'on s'imaginait généralement. Et aussi que sous le masque du grand humaniste se cachait une volonté insidieuse de destruction. Socrate figure aussi la haine du monde. Nietzsche l'avait bien vu. Et aussi, inconsciemment, les chrétiens, qui en firent une sorte de proto Jésus.
Les réflexions de Cornélius s'apparentent souvent à un monologue intérieur, un langage intime parlé, transposé. La rythmique est souvent syncopée, comme chez Céline. Parlez-nous de cet auteur que vous citez souvent comme influence...
Céline est pour moi, incontestablement, LE génie de la littérature française moderne, peut-être même de la littérature moderne tout court. Lui seul parvient véritablement au bout de la nuit tout en restant lyrique. C'est dans le lyrique que réside le tour de force. Et c'est le lyrique qui rend l'absurdité du monde plus insoutenable encore. Certes, il y a Beckett. Mais Beckett n'est jamais lyrique. Et puis Céline haïssait l'homme. On ne comprend rien si on ne sait pas d'incontestable et immédiate évidence que l'humanité, cette merde, est infiniment haïssable.
Pensez-vous, comme lui, que la prétention au bonheur est une imposture ?
Non seulement la prétention au bonheur est une imposture, mais comme tout optimisme, elle relève d'une navrante stupidité. Hystérie de midinettes suintantes d'œstrogène ou petit refrain de philosophes pour Paris Match. Non, soyons sérieux. Laissons le bonheur aux Luc Ferry de ce monde. C'est là tout vraiment dont ils sont capables.
Vous êtes vous-même philosophe et anciennement psychanalyste. Ces disciplines vous aident-elles à surmonter l'épreuve de la maladie que vous révélez dans le roman ?
La maladie que je mets en scène dans le roman concerne mon corps et mon avenir, mais pas encore tout à fait mon présent. Je sais que la tumeur est là et que tout cela quasi-certainement finira fort mal un jour ou l'autre, mais je reste pour le moment toujours asymptomatique, de sorte qu'il est trop tôt pour dire si vraiment la pensée me sera ou non d'un relatif secours in extremis... Mais il est vrai que j'ai conçu et vécu l'écriture de ce roman comme une manière de m'exercer à un suicide fantasmé et planifié. Askèsis, disaient les Grecs. « Exercice » d'où vient notre « ascèse »...
En dépit de la mort environnante - Cornélius écrit avec un fusil à ses côtés tandis que Socrate attend la ciguë - on rencontre parfois chez vos personnages une forme de résistance joyeuse. La joie, au sens nietzschéen du terme, l'emporte t-elle finalement sur la dépression ?
Si la joie « l'emportait » sur la dépression ou le désespoir, nous serions tout de même dans une sorte de happy end hollywoodien. Qui plus est il importe de distinguer soigneusement entre dépression et désespoir. La dépression étant a minima une altération pathologique du ressenti des affects, le désespoir étant, au-delà de l'affect qu'il est aussi par ailleurs, un positionnement philosophique. La dépression est en quelque sorte toujours bête et ne nous apprend jamais rien de plus qu'elle-même, tandis que le désespoir est une manière d'appréhender et soi-même, et le monde. Pour moi (et probablement aussi pour Nietzsche), la joie n'annule pas le désespoir mais co-existe à ses côtés. « Je suis un pessimiste joyeux » disait Freud.
Combien de temps s'est écoulé entre la naissance de l'idée du roman et son achèvement ?
Deux ans. Mais je songeais depuis plusieurs années à écrire quelque chose sur Socrate sans toutefois parvenir à trouver un angle satisfaisant. C'est chose faite.
Sur Flu :
- Le Festival du premier roman
Guénola Pellen
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