Monsieur rêve : Biographie, entretiens et chansons de Patrick Amine



Critique

Note du livre Fantaisie mémorielle

Lecteurs

Votre note

Fantaisie mémorielle



Gageons que dans les prochains mois fleuriront en librairie les livres à la mémoire d'Alain Bashung. Imaginons que nous aurons droit, un jour sûrement, à son Homme à tête de chou, enregistré pour un spectacle chorégraphique dirigé par Jean-Claude Galotta. Dans cette fantaisie mémorielle à venir, il y aura une place particulière pour le Monsieur rêve de Patrick Amine, paru pour la première fois en 2002, réédité chez Denoël sous le titre Monsieur rêve encore, et qui reste, selon toute vraisemblance, le plus juste et le plus près du corps d'Alain Bashung.
 
Amine a connu Bashung en 1984 alors qu'il s'apprêtait à sortir SOS Amor. Il l'a suivi de près durant toute sa carrière jusqu'à le convaincre en 1999 et 2000 de se confier à lui pour ce livre d'entretiens, pillé depuis sans vergogne par à peu près tous ceux qui ont écrit sur le sujet. Bashung a réfléchi, fait autre chose, réfléchi encore (on le devine) avant de se livrer comme jamais il ne l'avait jamais fait avant, à quelques mois de la sortie de L'Imprudence.
 
Monsieur rêve encore vaut mieux que toutes les biographies à venir : on y entend Bashung parler et analyser avec une clairvoyance et une lucidité exceptionnelles l'ensemble de son parcours, entre les premiers enregistrements (quelques singles du milieu des années 60, presque perdus pour la cause), les premiers albums en demi-teinte jusqu'aux chefs d'œuvre de la fin. Bashung évoque son enfance, son rapport au rock et surtout sa manière de travailler. Les séquences de retour sur soi sont étonnantes : Bashung peint à la perfection la façon dont il réussit à s'extraire peu à peu (et souvent seul contre tous) des territoires balisés et épuisés du rock à la française pour inventer une sorte de new wave française.
 
La mise en contexte constituée par les commentaires critiques de Patrick Amine est elle aussi admirable, mais ne pèse pas bien lourd devant la parole de l'artiste. Le livre est habité par la langue d'Alain Bashung, ses appréciations mi-désabusées, mi-passionnées sur le cours de sa vie. A la lecture du livre, on est impressionné par l'amplitude de son parcours, par sa détermination, par ses révolutions permanentes et par le long travail de maturation artistique qui le mènera, en 1998, au sommet que constitue Fantaisie Militaire, bientôt prolongé par L'Imprudence et Bleu Pétrole. Comme Rome, Bashung ne s'est pas fait en un jour, comme si ces 40 années et quelques d'aventure n'avaient servi qu'à le mener vers une fin en forme d'apothéose.
 

Cut-up

Lorsque l'artiste, invité par le journaliste, en arrive à décortiquer sa science de la (dé)composition, le livre atteint des sommets. Bashung explique comment il refuse d'évoquer un seul thème dans une chanson pour donner de l'espace à l'auditeur. Il prend le contre-exemple de Brel qui traite les thèmes un à un dans ses chansons (les bourgeois, les vieux, etc) pour montrer comment il choisit, lui, de mêler les séquences et de les entrechoquer. Ainsi, c'était donc ça ? Une science du cut-up. Bashung admet qu'il a, avec le temps, développé ce petit talent (immense) de savoir exactement où doivent aller les choses. Mélange d'instinct, d'inspiration et de savoir-faire. Il utilise ce qu'on lui offre, concasse, assemble pour transcender. On n'en saura pas beaucoup plus, au point d'accréditer, à la fin, la thèse d'une science occulte appliquée avec malice, mais les exemples donnés par l'artiste sont nombreux et hautement instructifs. Il est assez rare d'assister au spectacle d'un artiste confirmé fouillant à ce point ce qui fait sa singularité, son sens.

L'édition qui sort ces jours-ci chez Denoël est un petit joyau. Et je ne dis pas ça parce que j'ai réussi à y glisser quelques pages anecdotiques, ni même parce qu'Amine nous a accordé, il y a quelques mois, une belle interview et quelques bonus. Les entretiens ajoutés à la présente édition, avec Joseph d'Anvers, Armand Méliès, M, Boris Bergman (témoin laissé sur la touche du surprenant changement de méthode de Bashung) offrent, en faisceau, un éclairage précieux sur l'homme Bashung, sa distance aux autres, ses valeurs, sa classe.

Si c'était une qualité, on dirait de ce livre qu'il permet à sa façon de comprendre pourquoi Bashung, devant tous les autres, a représenté ces vingt dernières années l'avenir de la chanson française. On mentirait néanmoins en affirmant cela. A la fin, on n'en comprend guère plus, on ne sait toujours pas mais on aime encore plus. Beaucoup plus et mieux qu'avant.

Patrick Amine, Monsieur rêve encore, Denoël (réédition), 2009.

Benjamin Berton

Le 03 June 2009