Patrice Bollon




Journaliste de profession, Patrice Bollon est devenu, au fil de ses livres, l'un des plus fins penseurs de l'Hexagone. Après son brillant essai consacré au conformisme en 2002, et son Manuel du Contemporain paru l'année dernière, Bollon propose cette fois un essai en ligne, Kapital Kontrol, limpide et d'une belle intelligibilité (entendre que tout le monde peut et DOIT le lire).

 
Au centre de nos sociétés pseudo-démocratiques, le contrôle est devenue l'alpha et l'oméga des pouvoirs modernes, un moyen autant qu'une fin de maintenir dociles des hommes qui oublient parfois, sous le poids de l'imitation, d'en être de véritables. Un brin libertaire, un peu libertarien, dérangeant et révolutionnaire, l'essai de Patrice Bollon accumule les indices à charge et porte un assaut sévère sur ce que nous sommes devenus et avons provoqué malgré nous. Logique sécuritaire, vidéosurveillance, tests ADN, moutonnerie, contrôle du cyberspace et pistes pour récupérer notre dignité et notre liberté : Kapital Kontrol n'évite aucun sujet majeur. Le pessimisme de Bollon, dans le contexte de crise internationale, ressemble de plus en plus à de l'extralucidité. Surtout, l'auteur répond à la question que tout le monde se pose : à qui profite le crime contre la liberté ? Et rien que pour ça, son livre mérite le detour.
 

Fluctuat : Pouvez-vous expliquer le titre de votre essai, Kapital Kontrol ?

Patrice Bollon : Le titre que j'ai choisi se veut évocateur, assez rock' n' roll, mais, sur un certain plan aussi, explicatif. J'ai mis un "K" majuscule à "Kontrol" pour dramatiser mais également pour renvoyer à "Kapital". Ce dernier mot évoque bien sûr l'ouvrage de Marx. Ce que je veux dire par là, c'est que le contrôle est la pièce d'un système, un des rouages, central même, de ce que Michel Foucault appelait une "gouvernementalité", un mode de gouvernement et d'auto-gouvernement des hommes. Et cette gouvernementalité est celle du capitalisme actuel, entrevu comme un système complet, économique mais aussi politique, social et de mentalités. Il ne faudrait donc pas lire ce titre comme une accusation paranoïaque envers une espèce de puissance anonyme et malfaisante qui s'appellerait le "Capital" ou le "capitalisme". Par nos actions d'individus, nous sommes partie prenante de cette gouvernementalité, nous la renforçons sans cesse, nous permettons qu'elle marche, mais nous pouvons aussi la modifier, l'abandonner, car elle est historique donc transitoire. C'est le sens du sous-titre du livre, "Les nouvelles servitudes volontaires", qui fait référence - est-il utile de le spécifier ? - au fameux essai de La Boétie.

Vous évoquez en introduction le classement de l'association Privacy International des "principales sociétés de surveillance en Europe". La France est passée de la 17ème place, dites-vous, à la 2ème en deux ans. Pensez-vous qu'avec les Edvige, les tests ADN et j'en passe, le pays a franchi un cap sécuritaire décisif ces dernières années ?
Le fait que la France ait franchi un cap sécuritaire décisif ces dernières années ne fait pas partie, pour moi, des hypothèses, mais de la réalité des choses. Chaque jour qui passe voit réduire nos libertés individuelles. Il suffit de lire les journaux ou de consulter les sites Internet : un jour, on nous apprend que, dans un département, la police fait appel aux informations détenues par les gens, avec "confidentialité garantie" - ce que l'on nomme, en bon français, de la "délation" - ; le lendemain, que Sarkozy a décidé de liquider la fonction de juge d'instruction, pour la rattacher à un Parquet, dont il n'est jamais précisé s'il aura les moyens d'être indépendant du pouvoir ; le surlendemain, que Madame Bachelot veut faire peur aux fumeurs, etc. - ceci sans parler de l'incarcération, jugée de "bon sens" par Madame Dati, des adolescents délinquants de 12 ans, de l'affaire De Filippis, de la chasse à une ultra-gauche évanescente, etc. Ce n'est même plus de souci sécuritaire qu'il faudrait parler, mais de folie pure. Comme si la politique avait été évincée, remplacée, par la simple police.
 
Vous décrivez le futur du dispositif de contrôle (les RFID, le Pass Navigo !, les rassemblements de données,...) comme le stade suprême du capitalisme. En quoi le capitalisme a-t-il besoin d'une société de contrôle ?
Le puces RFID, le Pass Navigo et les croisements de données ne font pas partie de notre futur : ils sont déjà notre présent. Si je pose, dans mon livre, la question de savoir si le contrôle n'est pas le stade ultime du capitalisme, c'est simplement que tous ces mécanismes ont une fonction dans le système de production et de consommation. Ils sont là pour tenter de rationaliser un système éclaté, de lui donner une cohérence. Ils remplissent en quelque sorte le même rôle, dans nos sociétés néolibérales, que la planification dans les ex-systèmes socialistes : faire tenir l'ensemble, en réduire les hiatus et les déséquilibres. Dans l'essor des techniques de contrôle, la sécurité n'est donc pas le seul but, ou plutôt celui-ci se mêle, de façon quasi "naturelle", avec l'objectif de profit des firmes. Avec toutes ces méthodes, on est en présence, je le répète, d'une entière "gouvernementalité", d'un mode néolibéral de gouvernement et d'auto-gouvernement des hommes.

Pour que les choses soient dites clairement : à qui profite le dispositif de contrôle ? Est-ce à des personnes ? Un système global ? Un statu quo social ?
Le dispositif du contrôle profite au maintien du système en l'état, au statu quo, et bien sûr à ceux qui en profitent ou croient en profiter, et ce, plus ou moins pour toujours. C'est là où nombre d'entre eux se trompent. L'actuelle crise l'illustre de façon éclatante : certains, qui ne comptent pas vraiment parmi les plus privilégiés, ont avalisé ce système. Madame Thatcher, Ronald Reagan, Tony Blair et Sarkozy en France ont tous été confortablement élus. En fait, il y a eu une sorte de "deal" : les salaires ont baissé, le contrôle s'est installé, mais le crédit a fait naître chez beaucoup l'idée qu'ils allaient s'enrichir en dormant grâce aux maisons qu'ils avaient pu acheter par des crédits hypothécaires, les désormais célèbres "subprimes". Or, c'est tout ce système de fuite en avant qui est en train de s'effondrer. Résultat : les gens découvrent et vont de plus en plus découvrir qu'ils ont passé, comme toujours, un contrat déséquilibré. Leurs libertés ont été rognées, mais leur patrimoine ne s'en est pas trouvé mieux ; il va être au contraire avalé par la crise. C'est pour cela que je crois que l'on va enfin poser la question du contrôle, de son coût humain et moral. Les dernières attaques de Villepin contre Sarkozy me semblent en être un indice : même certains de ceux qui avaient participé à l'érection de ce système commencent à s'en dissocier. Bref, on va peu à peu poser la question d'une autre gouvernementalité, différente de celle sur laquelle s'appuient ce que je nomme, après Foucault et Deleuze, les "sociétés de contrôle".

Comment reliez-vous ce que vous avez écrit, juste avant les événements, j'imagine, à la Grande Crise Financière Internationale ? Je suppose que cela vous conforte dans votre analyse...
Il est clair que la crise financière internationale n'est pas un événement extérieur au système, qu'elle n'a pas été provoquée par un événement externe. C'est une crise interne, du fonctionnement du système. Elle était, de ce fait, non simplement prévisible mais programmée. Ceux qui l'ont anticipée - je pourrais même renvoyer à plusieurs considérations de mon précédent livre, le Manuel du Contemporain - ne sont en aucune façon des devins. Ce sont juste des personnes de raison, dans un monde déraisonnable. Le contrôle est donc, de part en part, au coeur de cette crise : il est, comme la crise, un symptôme de la faillite de notre gouvernementalité néolibérale ; et il en est aussi une possible réponse, anti-démocratique et répressive. Je ne suis pas le seul à le dire. C'est aussi la leçon du dernier livre d'Emmanuel Todd, Par-delà la démocratie : la crise présente peut mener à l'abolition du peu de démocratie dont nous jouissons encore et à son remplacement par un régime autoritaire, sinon dictatorial. La question est donc gravissime : c'est notre destin politique qui se joue dans la multiplication des contrôles.

Comment situez-vous par rapport à la problématique du contrôle la mise en avant au cinéma, dans l'art en général, jamais aussi présente, de héros anticonformistes, de puissances insurrectionnelles, de truands. Je pense au foin sur Mesrine, au retour du Che, à Matrix et à tant d'autres. Est-ce un leurre ou une forme de vie par procuration ?
La mise en avant de héros anticonformistes et, plus généralement, la surévaluation des "rebelles" dans les arts joue à l'évidence comme un mécanisme de compensation par rapport à l'explosion du conformisme, devenu aujourd'hui le plus sûr moyen de contrôle des individus. Ces héros anticonformistes ou ces "rebelles" offrent la possibilité pour les gens de vivre par procuration une révolte concrètement morte et intellectuellement dévaluée. Dans un même ordre d'idées, c'est ce que montre aussi la prolifération, dans les médias et en politique, de tous ces "faux rebelles", qui ressassent d'ailleurs souvent, par supposé "anticonformisme anti-pensée unique", les vieilles idées de droite les plus avariées et stupides, à la Zemmour et autre Soral. La même chose peut être dite des "rebelles télévisuels" à la Guillon et Naulleau : leur rébellion est aussi sérieuse que celle d'une récente pub qui vantait les mérites d'un 4x4 "à destination des rebelles". De fait, la fausse rébellion, comme je le dis dans mon livre, est devenue aujourd'hui un des mécanismes de contrôle de nos sociétés, du genre : "Passionnez-vous pour ces faux débats, comme cela vous oublierez l'aggravation de votre situation !"

Vous dites quelque part que nous ne sommes plus vraiment dans un système démocratique, mais dans une oligarchie, un système de transmission mi-familiale, mi-classe à classe, des leviers du pouvoir. Comment peut-on faire passer ce genre d’opinions ?
Ce que je dis à ce propos n'a rien d'une opinion : c'est un fait observable. Il n'y a qu'à voir l'évolution du pourcentage de fils d'ouvriers ou de classes moyennes inférieures dans les grandes écoles : depuis 20 ans, il ne cesse de baisser ! Quant à la collusion, dans les cercles de pouvoir, des couches supérieures, il suffit de considérer la composition du gouvernement Sarkozy ou ce qui se passe aux Etats-Unis : ce ne sont, chez nous, qu'avocats d'affaires (Borloo, Lagarde, Sarkozy lui-même, etc.) et, aux Etats-Unis, qu'anciens PDG de firmes ou de banques. La démocratie a été accaparée, dans nos sociétés, par une prétendue "élite" économico-socio-culturelle, qui truste tous les postes et se reproduit héréditairement. C'est notre Parti Communiste Chinois à nous, avec peut-être moins de compétences vraies que ce dernier et un ascenseur social, comme l'on dit, encore plus bloqué qu'en Chine. La vérité, c'est qu'il n'y a aujourd'hui, pour ainsi dire, plus de différence, sinon de surface, entre les systèmes de pouvoir dans le monde. Le problème de toute cette évolution, c'est qu'elle correspond à un gâchis humain considérable, auquel il faudra bien, un jour ou l'autre, s'attaquer, pour devenir vraiment des "démocrates".
 
Quelle interprétation faites-vous du récent épisode de Tarnac (l’arrestation des épiciers terroristes soupçonnés d’avoir saboté le TGV) ?
Je n'ai pas eu accès au dossier, donc je ne peux rien en dire. A ce qu'il en transpire toutefois, l'accusation semble vide. C'est une illustration de la stratégie de détournement dont je parlais tout à l'heure : quand on n'arrive pas à surmonter une crise, on invente des boucs émissaires faciles. C'est vieux comme le monde...
 
Est-ce que ce modèle baptisé « anarcho-libertaire » par le gouvernement, et indépendamment de la réalité du faits divers, vous paraît un mode de résistance légitime au contrôle ? Les actions de sabotage de l’infrastructure ? De corruption des médias ? Les happenings politiques ?
Je respecte ceux qui se révoltent, je prône même dans mon livre l'instauration d'un "droit à l'opposition irresponsable", soit d'une opposition qui se refuse à prendre en compte les notions de "raison d'Etat" ou de "guerre contre le terrorisme", contre un terrorisme indifférencié. Ces notions, utilisées régulièrement comme un chantage, recouvrent souvent des réalités fausses, biaisées. Utilisées à la manière de principes indiscutables, elles participent des mécanismes de contrôle, comme on l'a bien vu aux Etats-Unis avec le "Patriot Act". Mais ce n'est bien sûr pas toujours le cas. Il faut donc juger au cas par cas. Et puis, à côté de la légitimité de la révolte, se pose aussi la question de son efficacité. Un certain type de révolte, jusqu'au-boutiste, se renverse fréquemment en son inverse : en une délectation morose de la pourriture du monde et donc en une acceptation du statu quo. C'est ce que je reproche personnellement à tout ce "situationnisme" de bazar que certains, de plus en plus souvent de droite d'ailleurs, agitent. Il y avait de cela aussi chez Philippe Muray et même - je le lui reprochais de son vivant - chez Cioran.
 
Vous mettez en avant, de manière assez surprenante et épatante, la figure du "hacker", le pirate informatique donc, comme un nouveau modèle de citoyen libre et… responsable. Pouvez-vous revenir sur cette idée ?
Quand je parle du "hacker", je ne l'associe pas à l'image négative du "pirate informatique" qui cherche à dérégler les systèmes pour jouer des bons tours aux autres ou en tirer un profit personnel. Je pense au hacker comme un individu qui participe au développement d'une technique, en cherche les innovations libératrices et partage celles-ci gratuitement avec les autres. C'est ce type de hacker qui me paraît le prototype du citoyen libre et responsable qui doit apparaître aujourd'hui, c'est-à-dire de celui qui intervient sur le monde dans lequel il vit et le transforme quotidiennement afin d'en faire le sien. La lutte contre l'instauration d'une société de contrôle doit être politique et globale, mais aussi, et même avant tout, technique et individuelle. On ne luttera efficacement contre l'essor des contrôles qu'en s'insinuant dans leurs dispositifs - ce d'autant, comme je le dis dans mon livre (et que j'ai eu d'ailleurs beaucoup de mal à comprendre), qu'il y a des contrôles nécessaires, indispensables même à la constitution de la société, du lien social, et un "surcontrôle", qui participe, lui, d'une hiérarchie sociale et de pouvoir injuste et débile. C'est à ce dernier type de contrôle, bien sûr, qu'il faut s'attaquer en priorité.
 
Vous évoquez également dans la dernière partie de l’ouvrage des solutions moins spectaculaires, plus respectables disons, comme la mise en place d’une institution réellement indépendante (comme l’ACLU américaine) pour la défense des libertés individuelles démocratiques. Dans le contexte actuel, pensez-vous que ce soit réalisable ?
Je suis content de répondre à cette question, parce que je n'ai pas eu le temps, dans ce livre que j'ai voulu court, d'expliquer ce qu'était vraiment, aux Etats-Unis, l'ACLU. Ce ne sont pas des excités ; l'ACLU, aux Etats-Unis, rassemble la fine fleur du barreau de la côte Est, des avocats éduqués, pas forcément de gauche, mais qui défendent les valeurs classiques de nos pays, en particulier la Liberté. Il faut préciser que ce sont les seuls à s'être opposés aux restrictions de liberté impliquées par les mesures antiterroristes de Bush - Obama, lui, les a votées... - et à dénoncer le déni de droit que constituent les conditions d'enfermement des détenus de Guantanamo. Pourquoi eux, et pas les autres ? Eh bien, pour la seule raison que ce sont des personnes indépendantes de tous les pouvoirs et de toutes les institutions - ce que n'est pas chez nous la CNIL. Voilà pourquoi j'en appelle, dans mon livre, à la naissance d'une ACLU française. En fait, depuis une dizaine d'années, c'est une idée qui court sur le Net en France. Si mon livre pouvait aider à la constitution de cette ACLU française, j'en serai non seulement heureux mais fier...
 
Comment voyez-vous l’action frénétique de Nicolas Sarkozy par rapport au thème de votre essai ? Est-ce un agent zélé du système ? Un accélérateur de particules du Kapital Kontrol ? A-t-il son importance en tant qu’homme ou volonté politique dans tout ça ?
Le "magistrat suprême" qu'est censé incarner Sarkozy est devenu le serviteur zélé du système, dont il cherche à tout prix à colmater les brèches pour lui redonner une nouvelle vie et lui permettre de poursuivre son expansion et sa marche vers le profit. Sa stratégie est même plus retorse encore, car Sarkozy, qui est un animal politique, mais de la politique avec un petit "p", celle des partis et des élections, a compris qu'il devait s'appuyer sur certains salariés, ceux qui sont en poste, les "insiders" comme l'on dit aujourd'hui, pour stabiliser le système. Cela, au détriment des précaires, de plus en plus nombreux. Je crois cette stratégie non seulement vouée à l'échec - car la crise ne se résoudra pas par un colmatage des voies d'eau les plus visibles, mais par une réforme radicale, entière, du système -, mais, de plus, dangereuse politiquement.
 
Propos recueillis par Benjamin Berton.

 

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