Noémi Lefebvre




Après des études musicales et un doctorat de science politique, Noémi Lefebvre publie son premier roman, L'Autoportrait Bleu, en cette rentrée littéraire. Celui-ci, très agaçant dans ses présupposés, fait preuve en même temps d'une virtuosité d'écriture peu commune, condensant le temps d'un vol Berlin-Paris l'effacement progressif d'une histoire qui n'a pas eu lieu... Noémi Lefebvre revient sur l'écriture de son roman-parabole.

 

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Fluctuat : Pouvez-vous nous expliquer la posture de la Blöde Kuh (vache imbécile), dans laquelle le personnage de la fille glisse dans les premières pages du roman ?
Noémi Lefebvre : Le désir de la fille n'a plus de sujet, le voyage est terminé et l'histoire d'amour n'a pas eu lieu, elle est en suspension dans cet avion avec ce désir inutile, traversée par des sensations qu'elle ne maîtrise pas, elle est sans intelligence sur ces sensations qu'elle voudrait maîtriser. La seule possibilité est donc de mettre des mots sur ce qui la traverse, et elle prend ces mots à la langue allemande. La Blöde Kuh, c'est la vache imbécile qui ne sait rien de ce qu'elle est. La vache c'est surtout un rapport d'abord sensible et immédiat au contexte et non un rapport raisonné et construit. Je me suis appuyée sur les considérations inactuelles de Nietzsche pour comprendre cet invasion sensitive du présent. Nietzsche souligne que l'animal vit de manière non historique, car il « oublie immédiatement et voit réellement mourir chaque instant », formulation que je reprends au début du roman.


Toute l'histoire du roman est comme filtrée : les personnages, par exemple, restent sans nom (la sœur, le père absent, le mari et le pianiste ).

Il n'est pas utile d'en dire plus, les prénoms et les noms auraient été encombrants et n'auraient pas servi le texte, ils auraient plombé les possibilités. Les personnages dans ce roman sont des fonctions, pas des états, ils bougent et sont par ce qu'ils disent, font, ou ratent, ou refusent de faire.

Qu'est-ce alors qu'une rencontre ?
Une rencontre, ah ! comment le savoir ? J'imagine que c'est une adéquation des temps entre individus qui n'ont rien à perdre. On ne peut pas rencontrer quelqu'un si on a peur de se perdre, ou de perdre du temps, de la gloire, de la reconnaissance sociale. On ne peut pas non plus rencontrer quelqu'un si on ne comprend pas le temps de l'autre.

Quelle est l'importance de Schoenberg dans l'histoire? Qui prime, le peintre de l'autoportrait ou le pianiste contemporain ?
Schoenberg n'est pas d'abord peintre et ensuite musicien, il utilise des modes différents de création, il est celui qui dit quelque chose.

Comment se pose le rapport de l'Histoire à la musique dans le roman ? ("Quand le rythme de la musique change, les murs de la ville tremblent", Shakespeare)
Cette histoire fait une grande place à la musique du passé, même si le pianiste est compositeur et compose un autoportrait bleu qui est une œuvre du présent. Je n'ai pas de vision linéaire de l'histoire, ou m'efforce de ne pas en avoir, je cherchais dans ce roman à placer Schoenberg, Ligeti, Wagner dans l'immédiat, autant que n'importe quel artiste contemporain. L'art qui ne dit rien c'est l'art auquel on n'accède que par mimétisme social, ça ne donne rien parce que c'est mort, on ne peut pas rencontrer le présent du passé par la contemplation érigée en posture conventionnelle.

La rencontre entre la narratrice du roman et le pianiste aurait-elle pu avoir lieu ?
Ils ne sont pas dans le même temps, même s'ils sont au même tempo, binaire l'un et l'autre. Le binaire c'est la langue des troisièmes termes impossibles, quand on ne peut pas s'arranger avec les choix à faire. C'est ou bien, ou bien: Ou bien on lève le bras avec Hitler ou bien on ne le lève pas, on ne le lève pas "un petit peu". Là-dessus leur accord est total et immédiat. Mais là où ça ne va pas, c'est que le pianiste a beaucoup à perdre et elle rien du tout. Elle prend des risques inconsidérés, pas lui, il construit son art et sa vie de virtuose et n'a pas envie de les voir transformés par une rencontre.

J'ai du mal avec l'assertion « ça me suicide d'avoir pensé » quand l'ouvrage est terminé...
Oui il est difficile de concevoir qu'on se suicide d'avoir pensé, mais parfois la pensée n'a rien de bon, elle est comme un suicide individuel, elle est un soliloque éternel.

J'ai finalement, en refermant le livre, la sensation que l'héroïne accepte, en se refusant, d'être juste le désir dans le projet d'un autre... Alors où se situe le sien ?
Le désir de la fille, qui n'a rien d'une héroïne, c'est de resplendir, comme sa sœur, ne plus regarder en arrière, elle n'a pas de pathos, arrivée à l'aéroport elle va boire un café avec sa sœur qui sort sa flûte à bec et joue un petit air d'arrivée. La fille se dit, comme Jacques le Fataliste : c'était écrit sur le grand rouleau, que ça ne marcherait pas avec ce pianiste, alors ce n'est pas grave. Car au fond, ce n'est pas grave, n'est-ce pas !

Propos recueillis par Jean-Pierre Simard

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