Dean Martin ne figure pas, vu de ce côté-ci de l'Atlantique, parmi les grandes icônes du panthéon américain. A ce fils d'immigrés italiens, Dino Crocetti de son véritable nom, on préférera toujours la carrure rigide d'un John Wayne, la voix de velours d'un Sinatra ou la robe à volants de la belle Marylin. Dean Martin n'est pas une star internationale telle qu'Hollywood en a produites à la chaîne dans ses plus belles années. Il a rarement mis les pieds en Europe, n'a pas joué que dans des chefs d'œuvre et n'en a jamais rien eu à foutre. Il n'a jamais eu de prétentions artistiques, n'a jamais lu un livre qui ne soit pas une BD, est presque totalement dépourvu de culture et se situe à peu près à l'opposé de tout ce qu'on peut mettre sous le vocable d'artiste.
Dean Martin est pourtant ce qui se fait de mieux dans le genre STAR AMERICAINE. Belle homme, sacré queutard, artiste chanteur, animateur télé, radio, acteur naturel, égocentrique, et archétype du cool guy, le Dino de Nick Tosches est plus américain que Steve Mac Queen, plus séduisant et mystérieux que James Dean, plus doué que James Stewart et sûrement plus intelligent que Woody Allen. Ce qui ressort de cette biographie, menée de main de maître par le formidable Nick Tosches, incroyablement précise et documentée, 600 bonnes pages qui s'enfilent comme une nouvelle de Sulitzer, c'est que Dean Martin est probablement le plus gros veinard que la terre ait jamais porté. Le plus gros con. Le plus gros enfoiré de sa mère italienne dont il nous a jamais été donné de pénétrer la vie.
On passera sur l'exploit qu'il y a à brosser à travers la vie de ce type là, le portrait en creux des Etats-Unis depuis le début du siècle (Tosches prend l'histoire au moment où la famille Crocetti décide de quitter l'Italie) jusqu'à nos jours (Dino ferme boutique dans les années 80) pour souligner le talent qu'il faut pour révéler avec autant de finesse et de savoir-faire le secret d'un homme dont toute la philosophie n'a jamais tenu que dans ce précepte : RIEN NE VAUT UNE BONNE PIPE. Si Dean Martin a réussi au delà de ses espérances depuis ses premiers pas de crooner en 1946 sur Diamond Record, le duo comique avec Jerry Lewis jusqu'aux premiers shows de variétoches en direct à la télé, en passant par Las Vegas, le cinéma (le poivrot de Rio Bravo, les panouilles Matt Helm ou Cannonball), c'est tout simplement parce qu'il s'est toujours tenu avec la plus extrême rigueur à cette philosophie primaire : n'avoir aucune exigence artistique, suivre ce que lui dicte son ego et se faire sucer un maximum. Dean Martin, contrairement à Elvis et à Sinatra, dont on suit avec délectation les multiples humiliations et compromissions, n'a quasiment jamais connu, entre son entrée en lice et sa semi-retraite en 1985, aucun revers de fortune, aucune chute de régime, n'a jamais dû s'abaisser à demander quoi que ce soit. Ce mec a connu le succès de bout en bout. Ce mec a survolé l'Amérique, en a été le roi parmi les rois, le seigneur et le dieu, sans faiblir et sans forcer son talent. Bon chanteur à la Crosby, animateur branleur puis acteur en roue libre, Dean Martin s'impose dans toutes les disciplines avec un minimum de sérieux et sans jamais paraître s'intéresser à ce qu'il fait. Comme une ombre, il glisse sur les Etats Unis, il navigue dans la Mafia, dans le show-biz, avec les putes, les hommes politiques, les hommes d'affaires, comme s'il n'était concerné et atteint par rien, ni personne. Tosches nous livre le secret de la réussite mieux qu'aucun historien avant lui. Si ce type a réussi, il nous dit en substance, c'est parce qu'il est tout simplement VIDE, CREUX, parce qu'il est le premier punk, le seul gars qui dans cette Amérique libérale ne reconnaît aucune règle, encule à peu près tout le monde et renvoie une image parfaite de ce qu'on attend de lui. Dean n'est pas contrariant. Il ne fait pas de caprices. Il n'est pas jaloux (sauf d'une jalousie de gamins qui veut son nom en haut de l'affiche). Dean s'en bat les couilles. Il vend jusqu'à 130 % de ses droits d'auteur pour récupérer du cash. Il ne paie pas d'impôts. Il mouille la chemise. Il fourre le mille-feuilles. Il s'envoie en l'air et chante ce qu'on lui dit de chanter. Dean règne et c'est à peu près tout.
Le livre de Tosches est passionnant parce que c'est un livre d'histoires et d'Histoire, un livre somme qui nous donne les clés de compréhension d'une Amérique qui, dans les années 50, installe son système culturel avant de l'exporter. Dean Martin en est le ludion, le premier symptôme et sûrement l'un des plus purs produits. Tosches écrit comme un dieu. Le livre fourmille d'anecdotes et se lit avec la bave aux lèvres et la joie aux joues. A la fin, on a l'impression d'avoir tout compris et de s'être fait arnaquer jusqu'au trognon. Les chansons de Martin sonnent mieux après ça. On les trouverait presque intelligentes, second degré même si évidemment ce n'est pas du tout de ça dont il s'agit.
« Dean, lui, se fichait pas mal de toutes ces conneries. Il ne faisait pas la différence entre ce qui était nouveau et amélioré et ce qui était vieux et dépassé. La Guerre de Troie, la seconde guerre mondiale, la Guerre Froide, qu'est-ce qu'il en avait à foutre ? Sa hernie était plus importante que l'Histoire. Il se souciait autant de la guerre de Corée que la guerre de Corée se souciait de sa putain de hernie. Il traversait son propre monde. Un monde qui était en partie ce qui prenait l'ascendant sur son public, tout autant que la catharsis de cette absurde bouffonnerie ; et ce monde continuerait à prendre l'ascendant, bien après que la catharsis aurait perdu toute signification et tout pouvoir, tel un rite mystérieux oublié. Son air de romantisme insouciant reflétait les séductions tapageuses et douces d'un monde où tout se ramenait aux filles, à l'alcool et au fric, avec des plâtrées de linguine en accompagnement. »
Dean the King. Anarchy in the US et tout le toutim.
- Lire aussi Le Petit Guide du Dean Martin
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