- Lire la sélection des cinq titres choisis de Nicholson Baker (Biblio)
Dans la Mezzanine, il racontait sur euh.... 200 pages comment un employé de bureau prenait l'ascenseur pendant sa pause déjeuner pour aller s'acheter une paire de lacets parce que les siens sans raison - enfin Baker expliquait les raisons fascinantes du lâchage par des théories qu'on ne pourra pas résumer ici - avaient craqué. L'employé en profitait pour expliquer le succès des pailles en plastique coudées dans le sirotage des boissons fraîches en même temps qu'il proposait des améliorations substantielles dans leur conception. Il dissertait sur la mode, la difficulté de frapper à la machine, les implications métaphysiques du recours à l'ascenseur plutôt qu'à l'escalier,...
Dans Servir Chambré, il en rajoutait une couche. Cette fois, il s'agissait de donner le biberon à sa petite fille. Ailleurs, cela aurait pris l'équivalent de vingt minutes ou de vingt lignes. Dans la langue de Baker, la pause biberon dure des heures et semble englober le monde : il étudie l'impact des climatiseurs individuels dans les avions et essaie d'inventer un instrument de mesure des conséquences d'une respiration nasale sur l'air contenu dans une pièce de 25 m2 et, subséquemment, sur le balancé d'un mobile suspendu à un parc d'enfants. Chaque micro-action fait l'objet d'une analyse quasi- exhaustive qui en évalue les retombées sur le monde et les milliards d'êtres qui l'habitent. Les personnages de Baker se caractérisent par leur profonde humanité et leur propension à ne pouvoir s'imaginer sans l'autre. Toute action ramène à l'émotionnel et appelle des impressions, des réminiscences de telle ou telle situation agréable ou désagréable. Sa fille le mène à évoquer sa vie sexuelle, sa femme, la difficulté de vivre en couple. Comme chez Proust - et la comparaison n'est pas jetée à l'emporte-pièce -, la moindre surrection humaine, matérielle ou émotionnelle dans le champ de l'auteur peut mener à une "vision" d'une richesse insoupçonnée.
Le plus intéressant chez Baker - par delà la richesse du système narratif qu'il met en place et son côté jubilatoire (car Baker n'est jamais chiant, il faut le souligner) - est lorsqu'il tire son dispositif d'observation poétique au service d'un point de vue qui n'est pas le sien. En gros, lorsqu'il confronte son imagination délirante - et explicative - à une altérité qui le dépasse. Dans Vox, son roman de gare, il relate la conversation téléphonique à rallonge de deux célibataires qui ne se connaissent pas et qui sont mis en contact par une messagerie érotique. Le livre ressemble à un scénario de Woody Allen, très sexy et très élégant à la fois, mais en beaucoup plus inventif car ici, la divagation ne connaît pas de limites. Dans Nory au pays des Anglais, il tente de rendre la vision du monde de sa fille au travers des fables que les enfants se montent pour comprendre la texture sociale. Le roman est une série de contes fantastiques qui marche sur les terres d'Alice au pays des Merveilles. Nory raconte, par exemple, l'histoire de la pluie mortelle qui coule en Inde et inonde les visages des gens de pauvreté. Le récit est une merveille d'esprit et de gentillesse. Nory écrit : "Dans une histoire, il faut qu'il y ait obligatoirement quelque chose qui rate, parce qu'une fois que ça a raté, il faut bien que ça s'arrange." Baker est capable de raconter des histoires dans un mouchoir de poche.
"Donc la nuit, on pouvait lire Garfield ou se raconter des choses agréables comme le projet de faire un musée de plats factices et de mettre de fausses miches de pain sur de petites assiettes, pour éviter de faire de mauvais rêves. Mais quelquefois le mauvais rêve arrivait quand même, on n'y pouvait rien. Bing !"
A l'approche de l'été, Le Point d'orgue éclipse néanmoins tous les autres ouvrages de l'auteur. Cette fois, Baker fait coup double : il invente un super-pouvoir - ce qui n'est pas donné à tout le monde et toujours assez exceptionnel pour être relevé : tout écrivain aimerait imaginer un super-pouvoir tel que l'invisibilité ou le rayon-laser qui n'ait été évoqué par quelqu'un d'autre - et fait un livre pornographique. "De temps en temps, en général à l'automne, je découvre que j'ai le pouvoir de tomber dans l'Enclos. C'est une période de durée variable pendant laquelle je suis vivant et mobile, où je pense et je regarde, alors que le reste du monde est stoppé et suspendu."
Dans l'Enclos, tout est permis et notre super-héros ne tarde pas, après avoir utilisé la chose timidement (doper sa productivité au boulot, écrire des nouvelles, apprendre une langue ou deux), à verser dans la pornographie. Arno Strive, le héros, déshabille les femmes, se branle sur leurs corps immobiles ou les recoiffe, habille et déshabille les gens, en compromet d'autres. Surtout, pendant ce temps où le monde est à ses pieds, il n'en profite pas pour faire de vraies saloperies comme tout un chacun. Il rend hommage à la beauté, essaie de lire les gens depuis leur sommeil. S'il s'autorise quelques libertés avec leur corps, c'est pour mieux les aimer dans la réalité. Il leur offre des fleurs - qu'il va mettre en cachette dans leur appartement -, il va vérifier leur moralité, il leur fait des cadeaux, il leur raconte des histoires pour les tirer de leur quotidien tristounet. Evidemment la tonalité de tout cela est très sexuelle car Arno Strive est avant tout un malade obsédé par les poils de pubis et les petites culottes. Le Point d'Orgue a une dimension nécrophile avouée et permet à Baker de mener aussi loin que possible son travail de dissection. La pornographie subvertit le quotidien et introduit cette fois une vraie réflexion (jamais formalisée heureusement) sur la mélancolie et la solitude de l'homme (et de la femme) face au désir. L'écriture est joyeuse et emplit le lecteur d'une envie de vivre insensée en même temps qu'elle l'émoustille. La "scène" du jardin de Marian reste à cet égard une référence érotique de premier ordre et qui ravale les tentatives de "faire cul" de Djian dans Vers Chez les Blancs au rang de petits divertissements branchouilles.
Extrait pour conclure cette critique en guise de recommandation des quelques 80 pages de la scène la plus pastoro-hardcore de toute la littérature :
"Le célèbre danseur du Golden Banana, Armande Klockhammer Junior, n'avait accepté qu'une fois au cours de sa brillante carrière qu'on réalise un moulage en cire de la trilogie charnelle qui lui avait ouvert tant de portes. (...) Marian disposa son modèle Armande Klockhammer vierge, en compagnie de ses collègues vétérans (...) Elle le posa dans l'herbe épaisse à l'endroit choisi, en laissant de la place de chaque côté pour y mettre les pieds. (...) Elle écarta la serviette et la lumière se refléta sur les motifs anciens du plateau ainsi que sur le godemiché quand elle eut fait glisser une grande quantité d'Astroglisse sur la tête - il semblait parfaitement obscène dressé au milieu de la plus belle pièce de son héritage..."
Nicholson Baker - Le Point d'orgue
traduit de l'anglais
par Jean Guiloineau
Christian Bourgeois Editeur
307 pages, 21.34 €
(Egalement disponible en poche chez 10/18, janvier 2004)
La Mezzanine - Julliard
Vox - Julliard
A servir chambré - Julliard
Nory au Pays des Anglais - Ballard.
(ŒUVRES COMPLETES)
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