Nicholson Baker choisit de raconter comment la Guerre Mondiale a pris corps dans les esprits et dans les faits, comment elle est née, a été acceptée par tous et comment elle déboucha au final sur les horreurs que l'on sait. Fidèle à sa méthode (de petites descriptions ont de gros effets), il suit un ordre chronologique qu'il découpe en petites séquences d'apparence insignifiantes : des unités de temps, des extraits de journaux, des déclarations, des faits divers, des confessions, des récits, montées ensuite en fil narratif, comme si tout ceci se tenait et allait dans une seule et unique direction : l'apocalypse.
Le livre démarre sur un extrait de
Stefan Zweig et ce n'est pas un hasard. On sait que l'écrivain finira sa vie essoré et suicidé en Amérique du Sud alors que le conflit fait rage. «
Cela n'avait duré qu'un court instant mais qui me fit mesurer avec quelle facilité les gens d'où qu'ils soient peuvent, en temps de crise, s'emporter malgré toutes les tentatives de conciliation. » Cette phrase résume assez bien la démarche de Baker. Contre à peu près tout le monde, il se demande (peut-être une dernière fois et sûrement en vue des décisions de demain) si l'engagement des Etats-Unis dans la guerre était indispensable, si l'escalade de la violence était ou non inévitable. Le questionnement paraît absurde - ce qui est fait est fait - mais la démonstration de Baker, soutenue par la force de son montage, la rend plus légitime qu'il n'y paraît. En démarrant son écheveau alors que la Première Guerre n'est pas achevée, l'écrivain respecte l'état de l'art historique (le Second conflit mondial prend sa source dans le Premier), tout en montrant comment la mécanique de l'antisémitisme, comment la rhétorique guerrière vont progressivement occuper le terrain et déferler sur l'Europe. Lorsqu'il s'arrête à la fin de l'année 1941, les Etats-Unis sont en guerre et l'essentiel de la donne est sur la table : les Juifs brûlent dans des camps dont on nous dépeint la genèse chaotique et pragmatique, les Allemands sont sous les bombes, l'Angleterre a passé l'hiver.
Idées claires, idées courtes
On peut reprocher à Nicholson Baker d'avoir quelque peu occulté certaines dimensions du conflit (le social est absent ici ou alors en pointillés, la spécificité du nazisme n'est pas abordée...) mais sûrement pas de ne pas s'être documenté et d'avoir insufflé une vie incroyable à ce qui n'aurait été autrement qu'un collage de citations et une collection de faits historiques.
Human smoke est une merveille d'érudition qui nous fait rentrer dans l'intimité du conflit. Son
Churchill est incroyable de vérité : bougon, alcoolique, tyrannique parfois et en même temps affreusement lucide et habité par la lutte. Nicholson Baker en fait le personnage central de son ouvrage, à la fois parce qu'il en est une figure incontournable, mais aussi parce qu'il est porteur de toutes les contradictions des pro et anti-bellicistes, un héros qui n'est pas sans tâches et qui tient assez peu du chevalier blanc. Churchill fait un peu peur parfois mais prend les « bonnes » décisions.
Baker s'appesantit longuement sur ce qu'on connaissait assez bien : le désir entretenu assez tôt par les Etats-Unis et Roosevelt notamment d'entrer en guerre aux côtés de l'Angleterre. Il revient à la perfection sur les longues années qui mèneront à Pearl Harbour. Côté allemand, il extrait quelques journaux intimes, quelques épisodes déchirants. Il passe pas mal de temps avec Hitler et ses sbires, remonte la genèse des camps de la mort, décrit la radicalisation des moyens appliqués à la « question juive » alors que les tentatives d'expulsion (vers l'Alaska, l'Afrique...) s'épuisent. Baker convoque Gandhi régulièrement pour des propos qui, s'ils sont toujours empreints d'intelligence, paraissent souvent dérisoires compte tenu du contexte. Le parti pris pacifiste de l'auteur-monteur permet de brouiller suffisamment le conte de la « guerre juste » pour qu'on se pose quelques questions. Baker n'est néanmoins pas assez sot pour nous suggérer que la guerre n'aurait pas dû être menée. On n'échappe pas à la mécanique des faits, sauf à connaître ce qui va se passer à l'avance. Son propos, au fil des pages, nous amène à réfléchir à la guerre et à l'idée selon laquelle elle devrait toujours être faite « avec des réserves ».
L'entre-deux... guerres
Human Smoke est un ouvrage magnifique mais qui a le cœur et le cul entre deux chaises : il porte un questionnement qui, par principe, n'admet pas de réponse précise. C'est à la fois l'intérêt du livre que de lancer un écran de fumée pacifiste en contrepoint des célébrations glorieuses du conflit et en même temps une déception puisqu'il est assez peu probable qu'il retourne l'opinion. D'aucuns diraient qu'on ne peut pas faire une guerre avec des réserves, qu'on ne peut lutter qu'avec la totalité de ses moyens. C'est un très vieux débat que Baker n'épuise pas mais qu'il revivifie avec talent.
Au milieu du livre, Baker cite Paul Jones, un évêque de l'Utah, radié de l'Eglise Episcopale en 1917 pour ses propos sur la guerre. « Un pacifiste entre deux guerres est pareil à un prohibitionniste entre deux verres. » Le livre de Baker fait cet effet là. Il monte (à) la tête et s'arrange pour qu'on n'ait jamais les idées claires. Pour l'auteur de La mezzanine, cet état est vraisemblablement ce qu'il faut bannir en démocratie. Idées claires, idées courtes.
Nicholson Baker, Human Smoke, Christian Bourgois Editeur, 2009.
Benjamin Berton
Note : les éditions Christian Bourgois profitent de la sortie de
Human Smoke pour éditer un vieux texte (de 20 ans) de Nicholson Baker consacré à l'écrivain
John Updike.
Updike & Moi, qui sort donc chez nous quelques mois après le décès de l'écrivain, est un essai quelque peu bavard, qui ne s'adresse ni tout à fait aux fans de Nicholson Baker (il parle un peu de sa démarche d'écrivain mais pas assez), ni tout à fait à ceux d'Updike (qui resteront clairement sur leur faim). L'essai n'est pas inintéressant mais chargé jusqu'au trognon de références très américaines et personnelles qui laisseront la plupart du temps le lecteur français au bord du chemin. Le tout est un portrait d'Updike et de Nicholson Baker en creux dont on pourra aisément se passer mais qui produit tout de même ses effets. A cause de lui, je vais lire du Updike tout l'été, c'est certain. Nous y reviendrons.
Le 16 juin 2009