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La scène se passe dans le huis clos d'une chambre d'hôtel à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche, à Washington donc. Jay, un homme blanc ordinaire qu'on imagine d'une bonne quarantaine d'années et dans une mauvaise passe personnelle, y a fait venir de loin son ami Ben pour lui parler de quelque chose d'extrêmement important. Ben s'exécute et devient, sur la centaine de pages du livre, le second protagoniste d'un dialogue qui va couvrir toute une nuit de tension, de révélations et de socratisme. Car Jay a un projet fou : il veut assassiner George W. Bush. Là, maintenant, dans une heure. Il veut pénétrer par une brèche repérée dans la clôture de la demeure présidentielle, se faufiler dans les jardins, entrer dans le bureau du Président et le dégommer à l'aide de balles à tête chercheuse révolutionnaires qu'il a obtenues d'un savant fou. Leur conversation est enregistrée sur un magnétophone. Ben va tenter de dissuader son ami.

Ce qui frappe ici, ce n'est pas tant la diversité et la qualité des arguments que s'assènent les deux protagonistes, mais l'intrication extraordinaire des niveaux de discussion (*). Baker avait déjà livré avec Vox (sur les messageries roses) une démonstration qu'on pensait définitive de l'art du dialogue appliqué au roman. Il fait mieux ici en parvenant sous une apparente simplicité à mêler l'intime à l'historique, le négligeable au décisif. La souffrance de Jay, sa névrose, disparaît sous la justesse de ses pensées, appelant à elle tout ce qu'on a pu lire ces derniers mois, dans les pays occidentaux anti-Bush. Des milliers de pages de débats, d'articles, de pamphlets, de slogans sont ainsi résumés à leur plus simple expression : faut-il tuer Bush ? Est-ce que le monde serait mieux sans Bush ? Bush est-il mauvais au point de mériter d'être rayé de la surface du globe ?
Le tour de force tient, sur ce canevas, à rendre l'intrigue et la situation hautement crédibles, même si on sent assez vite que Jay n'a pas les moyens de ses ambitions (ses balles à tête chercheuse sont, par exemple, activées en déposant les dites balles sur une photo officielle de W.) Nous sommes au cœur du questionnement. Nous sommes le questionnement. On ne livrera pas la fin mais sachez qu'elle n'a rien à envier au reste. Contrecoup, écrit avant les élections américaines, est tout bonnement splendide au point de ridiculiser les insurrections de pacotille de Moore et consorts, les cris d'orfraie et les analyses de la plupart des intellectuels occidentaux. Ou comment en cent pages subtiles, un orfèvre écrivain peut enterrer et éclairer la pensée politique de son époque. Merci monsieur Baker.
Contrecoup
Nicholson Baker
Traduit de l'américain par Claro
126 pages - 10 €
Cherche-Midi éditeur, janvier 2005
Nota * : la traduction française de Contrecoup est due à l'excellent Claro, directeur de la collection Lot 49 au Cherche Midi, et traducteur de pas mal d'écrivains qui comptent en langue anglaise (William T. Vollmann notamment).
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