L'Etrange vie de Nobody Owens aurait pu être une histoire enfantine comme les autres, si elle n'avait été écrite et imaginée
Neil Gaiman, l'un des écrivains les plus passionnants et créatifs de ses vingt dernières années. Sous la plume de Gaiman, le conte parvient à dépasser d'une bonne tête et demie tout ce qui se lit dans le genre, ravissant aussi bien les gamins à partir de 12 ans (le cœur de cible) qu'il laissera en adoration et en larmes (de vraies larmes de crocodile), que les adultes qui, comme nous, se seront laissés tenter.
Un accueillant cimetière
L'Etrange vie de Nobody Owens démarre comme une histoire de
Tim Burton, dont Gaiman est une sorte de double littéraire, avec un brin de talent en plus peut-être et une moindre propension à la répétition : un enfant de deux ans échappe au massacre de toute sa famille, père, mère et sœur aînée, dans leur propre maison. Le tueur, un certain Jack, les égorge un à un et laisse échapper le gamin, proie trop facile qui s'est éclipsée alors que la boucherie battait son plein. Jack poursuit le gosse qui trouve innocemment refuge parmi les locataires du cimetière voisin. Les Morts se lèvent alors et protègent le gamin qu'ils décident de recueillir et d'élever à l'écart du monde extérieur.
Gaiman s'offre avec le massacre puis l'arrivée de l'enfant parmi ses nouveaux amis, une entrée en matière absolument somptueuse. Son idée d'un cimetière... vivant où les morts sortent la nuit pour poursuivre leur vie d'avant dans une sorte d'Eden communautaire est non seulement une bien belle idée mais une idée qui sera exploitée avec la minutie et l'inventivité qui caractérise l'auteur depuis ses débuts. Le gamin, qu'on baptiste Nobody Owens, devient Citoyen Libre du Cimetière et est confiée à une gentille famille, décédée il y a bien longtemps, Mr & Ms Owens. Les Owens sont aimants, n'ont jamais eu d'enfants et font office de cellule familiale idéale, leur mort exceptée. Ils vivent dans un caveau où l'enfant dort avec eux, ont des manières un peu dépassées et confient l'éducation de Nobody à un tuteur, Silas, dont on ne connaîtra la nature que vers la fin et qui présente la particularité d'être le seul habitant du cimetière, ou presque, à pouvoir s'aventurer par delà le mur d'enceinte.
La Mort vous va si bien
Nobody devient le petit prince vivant du cimetière. Il en arpente chaque allée, en prend les caractéristiques et les pouvoirs : il peut s'effacer dès qu'on ne le regarde pas, faire peur. Son comportement intrépide, comme tout gamin qui se respecte, l'amène à découvrir progressivement les résidents du lieu : les goules, la Vouivre, une sorcière, un mystérieux trésor, en même temps qu'il se lie pendant quelques mois à une jeune fille que ses parents viennent promener dans les allées herbues.
Le gamin fait des bêtises, s'émancipe, suit l'enseignement de son tuteur, apprend les langues anciennes, s'enrichit de conversations surréalistes et ultraprécises avec des gens morts il y a 400 ans et gagne (c'est le principe) peu à peu une certaine autonomie de pensée et des valeurs (respect, sens de la différence, loyauté, esprit de responsabilité,...). Il y a de la liberté au cimetière, de la liberté de penser, de circuler, d'aimer et de faire la fête. Le lecteur ressent cette exaltation qu'il y a à grandir dans un endroit associé à la mort et au repos mais qui, paradoxalement, est aussi un endroit de grande sagesse et de solidarité. Gaiman orchestre sa révolution symbolique.
Mais l'étrange vie de Nobody ne peut durer éternellement. L'issue est commandée : il s'agira de passer à l'âge adulte, de suivre sa propre voie, car la "situation" n'est pas durable : les vivants doivent vivre leur vie avant de mener celle des morts. Gaiman fait référence en postface au
Livre de la jungle dont Nobody Owens est une sorte de réplique contemporaine. Il est temps de passer aux choses sérieuses. Mowgli doit quitter la jungle. Le final est un plaisir pour le cœur et les yeux : de l'aventure, de l'horreur (gentillette) et de la ruse. Le Jack, les Jacks disons, auront leur compte comme on peut l'imaginer. Nobody Owens reprendra son nom et devra entrer dans le monde. C'est la loi du genre.
C'est à l'instant où il fera ses adieux à ses amis, ses pairs, à sa mère que, comme moi peut-être, Nobody et Gaiman vous feront pleurer de tristesse et de joie. Ces larmes qui rouleront sur vos joues vaudront toutes les (bonnes) critiques du monde. L'Etrange vie de Nobody Owens est un chef d'œuvre miniature, une histoire, à la simplicité... enfantine, pour les vivants de 7 à 77 ans et les morts évidemment.
Neil Gaiman, L'Etrange vie de Nobody Owens, Albin Michel, 2009.
Benjamin Berton
Le 30 March 2009