En 1999, la Terre s'avance sereinement vers une fin certaine. La déréliction du monde moderne bat son plein, territoire de conquêtes et de passes d'armes " à somme nulle " pour deux ennemis irréductibles et qui, depuis plus d'une dizaine de siècles, ont appris à cohabiter : l'Ange et le Démon, le Bien et le Mal. Les deux personnages surnaturels, chargés respectivement de monter des sales coups et de déjouer les plans sataniques, ont trouvé un modus vivendi qui leur permet de goûter aux joies d'être au monde : l'Ange passe son temps à bouquiner et à collectionner les vieux livres, le Démon à rouler à deux cents à l'heure dans sa Bentley noire modèle 1926, en écoutant des cassettes audio qui, au bout de trois minutes, se changent immanquablement en un grandiloquent Best of de QUEEN. Pour s'éviter des tracas et des déplacements pénibles en Angleterre ou ailleurs, les deux envoyés du Ciel et des Enfers se sont partagés la tâche n'hésitant pas à échanger leur rôle, à l'insu de leurs hiérarchies, afin que ni l'un ni l'autre ne l'emporte jamais et que leur influence s'équilibre. Au démon : Manchester la cité du rock, la M25 et son tracé qui "dessine le glyphe odégra qui signifie dans la langue des prêtres noirs de l'Ancienne Mu : Salut à toi, Bête immonde, dévoreuse de monde". A l'Ange, Edimburgh et Milton Keynes, ainsi que d'une façon générale les territoires ruraux. "Il avait semblé normal que chacun tienne la boutique de l'autre, pour ainsi dire, quand le bon sens le suggérait : ils étaient tous deux de souche angélique, après tout. Si l'un devait se rendre à Hull pour une petite tentation vite fait, il pouvait bien en passant s'occuper d'une extase divine sans fioritures à l'autre bout de la ville. Elle aurait lieu de toute manière et en gérant l'affaire de façon pragmatique, tout le monde bénéficiait de plus de temps libre et les frais généraux diminuaient d'autan. (..) Et puis les autorités ne semblaient guère se soucier de savoir qui faisait le travail, du moment qu'il était fait."
Ce savoureux équilibre va être remis en cause avec l'instruction reçue par Rampa d'accompagner pour de bon l'Apocalypse, prévue dans 5 jours et déclenchée par un Antéchrist de 11 ans, perdu dans la campagne anglaise depuis un échange malencontreux de bébés (dans le couvent satanique de l'Ordre Babillard de Sainte-Béryl), accompagné par un Molosse des enfers, changé malencontreusement en Pinscher nain et qui ignore tout de sa sinistre destinée. La quête du démon en culotte courte s'organise. L'Ange et le Démon mènent main dans la main une enquête délirante pour retrouver le monstre de Tadfield, épaulés par une Armée d'Inquisiteurs éclopée et réduite à deux fonctionnaires incapables (le reste de la légion est constituée d'emplois fictifs), et sauvegarder le monde qui leur plaît tant.
Les séquences s'enchaînent alors sur un rythme échevelé et dingo. Agnès Barge, une sorcière, mène la danse tandis que l'Antéchrist Adam s'amuse avec ses amis en une resucée romantique de la Guerre des Boutons et de la pub pour le jambon Herta. De vrais démons sont dépêchés sur le sol terrestre pour remettre de l'ordre dans le plan apocalyptique, des Hell's Angels filent le train des Quatre Cavaliers de l'Apocalypse se livrant à une joute baptismale d'anthologie, les Inquisiteurs fricotent avec les succubes et rien n'est plus comme avant. La trame narrative des Bons Présages est irracontable. On peut juste dire la folie jubilatoire qui anime les auteurs et l'immense plaisir du lecteur qui découvre toutes les cinq lignes une nouvelle astuce, une nouvelle trouvaille, une nouvelle référence infra-culturelle à mourir de rire. Un Robert Mitchum d'opérette porte sur son poing droit STEAK, FRITES sur le gauche. Le plan diabolique vire à la farce et le suspense grimpe en flèche. L'issue sera surprenante et souligne, comme dans Neverwhere, le message hédoniste et la foi dans l'homme qui animent Gaiman. Les prophéties écrites en vieil anglois prouvent leur pertinence, et l'homme l'emporte sur la Bête. Tout est bien qui finit bien, les vaches du Seigneur seront bien gardées. Ce roman haletant et accessible à tous fournit une grande leçon de sagesse, d'humour british et de décontraction littéraire poussant le talent jusqu'à poser, au final, en conte moral et philosophique de bonne tenue.
"Il me semble que la seule solution raisonnable, c'est que les gens sachent bien que s'ils tuent une baleine, tout ce qu'ils auront, c'est une baleine morte." C'est dit et il n'en faut pas plus pour espérer.
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