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Les flash-back qui nourrissent le récit s'avèrent rapidement les passages les plus rocambolesques. Le petit Luo Xiaotong en voit de toutes les couleurs dans la campagne chinoise du début des années 1980. Son père est parti avec une autre femme, le laissant avec sa mère, qui se mue alors en une sévère marâtre, têtue et pingre comme un crabe. Ce duo famélique doit survivre dans le froid, au sein du village des Bouchers. Les doigts gelés, le dos voûté par l'effort, ils gagnent leur vie comme récupérateurs de métaux, tâche ingrate qui se transforme très vite en supplice pour Xiaotong : les odeurs de viande, omniprésentes, dévorent ses pensées carnivores. Il le sait, son destin sera lié à la viande. C'est grâce à son estomac d' « esthète » qu'il va grimper dans la société étriquée du village des Bouchers, au sein de l'usine de transformation. Mais son enthousiasme d'enfant est bientôt anéanti par la bêtise des hommes, tous prisonniers de leurs passions égoïstes. Sa famille se délite en même temps qu'il gagne en prestige (comme lors de la scène grotesque du concours de mangeur de viande), assistant aux jeux de propagande et d'influence politique menés par l'ambigu chef du village Lao Lan. Le petit Xiatong, écoeuré, finira par renoncer à la viande, à l'origine de sa gloire et de sa perte.
Le pays qui mange trop vite
Tout le roman, aussi cru qu'un Bacon, est parcouru par le fumet entêtant de la charcuterie, de l'appétit à la satiété, du dégoût aux vomissements. Avec son style noir et décapant, l'auteur évoque ainsi, à travers le prisme de la viande, la Chine telle qu'il la voit : consumériste, avide et corrompue. Le sentiment mi-extatique, mi-nauséeux de cet enfant gavé à la viande est celui de Mo Yan face à son pays, passé trop rapidement de l'extrême pauvreté à l'orgie compulsive, sans rien savourer. A travers les diatribes céliniennes (on pense à Mort à crédit) de cet « enfant-canon », baratineur émérite, l'écrivain tire à boulet rouge, au sens propre comme au figuré, sur toutes les hypocrisies, tous les travers moraux de l'Empire du milieu. Outre cette satire cinglante du capitalisme effréné, Mo Yan affirme, avec une certaine nostalgie de l'innocence passée, sa fascination pour la puissance de l'écriture, où vérité et mensonge se mêlent dans le plaisir de conter.
Eric Vernay
Sur Flu :
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