Quarante et un coups de canon de Mo yan



Critique

Note du livre Les plaisirs de la chère

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Les plaisirs de la chère



Végétariens, passez votre chemin : dans ce livre, il est avant tout question de bidoche. Avec Quarante et un coups de canon, le sulfureux Mo Yan entend raconter l'histoire de la Chine moderne (depuis les 1980's) à travers la quête effrénée d'un petit garçon des campagnes obsédé par la viande. Un roman au style truculent, saignant comme Bacon et drôle comme Céline.
 
Enfant des campagnes, l'écrivain chinois Mo Yan a connu la faim pendant le « Grand bond en avant » initié par Mao. Ce souvenir de fringale précoce hante le roman Quarante et un coups de canon. Luo Xiaotong, jeune homme qui n'a pas le langue dans sa poche, aspire à la sagesse. Après avoir été un « enfant-viande », champion dans la catégorie glouton, il renonce à la bonne chère et décide de se faire moine. Dans un temple en ruine, il raconte son destin picaresque à un vieux bonze, tout en observant le lieu étonnant dans lequel ils se trouvent, rythmé par les visites poétiques (animaux, spectres) et la cacophonie plus triviale de la fête de la viande qui se tient au dehors. Le roman aux deux temporalités croisées alterne ainsi description contemporaine (abondance décadente) et mémoires d'un gosse affamé.
 
L'ascension bouchère

Les flash-back qui nourrissent le récit s'avèrent rapidement les passages les plus rocambolesques. Le petit Luo Xiaotong en voit de toutes les couleurs dans la campagne chinoise du début des années 1980. Son père est parti avec une autre femme, le laissant avec sa mère, qui se mue alors en une sévère marâtre, têtue et pingre comme un crabe. Ce duo famélique doit survivre dans le froid, au sein du village des Bouchers. Les doigts gelés, le dos voûté par l'effort, ils gagnent leur vie comme récupérateurs de métaux, tâche ingrate qui se transforme très vite en supplice pour Xiaotong : les odeurs de viande, omniprésentes, dévorent ses pensées carnivores. Il le sait, son destin sera lié à la viande. C'est grâce à son estomac d' « esthète » qu'il va grimper dans la société étriquée du village des Bouchers, au sein de l'usine de transformation. Mais son enthousiasme d'enfant est bientôt anéanti par la bêtise des hommes, tous prisonniers de leurs passions égoïstes. Sa famille se délite en même temps qu'il gagne en prestige (comme lors de la scène grotesque du concours de mangeur de viande), assistant aux jeux de propagande et d'influence politique menés par l'ambigu chef du village Lao Lan. Le petit Xiatong, écoeuré, finira par renoncer à la viande, à l'origine de sa gloire et de sa perte.

Le pays qui mange trop vite

Tout le roman, aussi cru qu'un Bacon, est parcouru par le fumet entêtant de la charcuterie, de l'appétit à la satiété, du dégoût aux vomissements. Avec son style noir et décapant, l'auteur évoque ainsi, à travers le prisme de la viande, la Chine telle qu'il la voit : consumériste, avide et corrompue. Le sentiment mi-extatique, mi-nauséeux de cet enfant gavé à la viande est celui de Mo Yan face à son pays, passé trop rapidement de l'extrême pauvreté à l'orgie compulsive, sans rien savourer. A travers les diatribes céliniennes (on pense à Mort à crédit) de cet « enfant-canon », baratineur émérite, l'écrivain tire à boulet rouge, au sens propre comme au figuré, sur toutes les hypocrisies, tous les travers moraux de l'Empire du milieu. Outre cette satire cinglante du capitalisme effréné, Mo Yan affirme, avec une certaine nostalgie de l'innocence passée, sa fascination pour la puissance de l'écriture, où vérité et mensonge se mêlent dans le plaisir de conter.

Eric Vernay

Le 04 décembre 2008

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