Tideland : Extrait
De ma place on voyait bien le premier étage de la ferme surgir au-dessus des hautes herbes. À la fenêtre sous le troisième pignon, il y avait de la lumière. Au crépuscule la vieille baraque ne paraissait plus aussi grise, aussi usée par les intempéries ; elle prenait une espèce de teinte marron qui tirait presque sur l'or - l'avant-toit de l'appentis en tôle ondulée réfléchissait les derniers rayons du soleil et une lune pas plus grosse qu'une punaise était plantée dans le ciel à côté de la cheminée.
Bientôt le pré s'est illuminé çà et là de brefs éclairs, à la fois vifs et doux, qui répandaient une phosphorescence couleur citron. Les lucioles étaient arrivées, comme l'avait prédit mon père, et je les ai contemplées bouche bée, émerveillée, les lèvres sèches et les mains glissant avec impatience sur le devant de ma robe. J'avais envie de sortir de l'autocar en courant pour aller leur souhaiter la bienvenue, mais ce sont elles qui sont venues à ma rencontre. Des dizaines de minuscules lumières clignotantes se sont matérialisées dans les airs et ont vivement éclairé la sinistre épave en passant par les vitres brisées.
"Moi c'est Jeliza-Rose, j'ai dit, assise en tailleur, en faisant de petits bonds sur place. Bonjour."
À leur façon de clignoter, j'ai vu qu'elles comprenaient. Plus je parlais, plus elles clignotaient. C'est du moins ce qu'il m'a semblé.
"Vous allez à l'école. Aujourd'hui, moi aussi je vais à l'école."
J'ai tendu la main pour essayer d'en attraper une, mais en vain : quand j'ai desserré le poing, il n'y avait plus rien à voir.