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A l'occasion de son premier ouvrage paru en France, entretien avec Mitch Cullin, autour du cinéma, de la folie, de la peinture et de la perte de l'innocence.
Sur Flu :
- Lire la chronique de Tideland, le livre. - Tideland de Terry Gilliam
- Voyage au Tideland, en textes et images.
- Débat : Tideland le film de Terry Gilliam, sur les forums de Flu.
Votre livre est parfois très visuel. Vous dites être très influencé par la peinture et notamment celle d'Andrew Wyeth. Pouvez-vous nous en parler ?
L'influence de Wyeth n'a pas été directe mais j'ai eu l'impression d'être imprégné par ses oeuvres tout au long du processus d'écriture. En réalité, je ne crois pas qu'il y ait une seule mention explicite, ni même une description ou métaphore en lien avec son œuvre dans le livre. Du coup, le fait que Terry Gilliam et Nicolas Pecorini aient pensé à Wyeth en lisant le bouquin est assez étonnant, d'autant que personne d'autre n'a fait la connexion. En fait, ce n'est que bien plus tard que moi et Terry avons parlé de Wyeth comme source d'inspiration. Par ailleurs, les photos d'insectes accrochées au-dessus de mon bureau - ces images belles autant qu'étranges de ces corps recroquevillés et préservés à travers les âges - ont été aussi très importantes pour moi.
Comment se traduit l'influence des arts visuels sur vos livres ?

Qu'a apporté l'adaptation de Gilliam à votre roman ?
Ce qu'il a fait de mieux a été de reprendre le côté visuel du roman en le rendant tangible, réel. Il a également eu le talent de retranscrire l'aspect métaphorique de l'histoire de façon plus directe et explicite. Par exemple, l'épisode de la ferme submergée par les eaux n'est pas littéralement décrite dans le livre, mais Terry s'est emparé de l'idée pour en faire le moment le plus surréaliste du film : la ferme est engloutie sous terre comme un navire submergé par les flots. Le film prend alors une dimension fantastique ; c'est dans ces moments-là que l'œuvre de Gilliam trouve sa propre voie, très différente de celle du livre.
Que pensez vous du fait qu'il n'ait pas conservé Jeliza comme narratrice de sa propre histoire ?
En fait, nous avons parlé de cela lorsque nous étions ensemble au Pays de Galles. Je pense que Gilliam avait de bonnes raisons de ne pas laisser Jeliza en voix off, surtout que dans le roman, elle raconte l'histoire au passé lorsqu'elle est âgée, avec le recul. Or nous voulions garder le point de vue d'un enfant, au temps présent. Un narrateur extérieur aurait eu tendance à éloigner le spectateur de cette réalité, de ce monde insulaire qui est en fait l'environnement mental de l'enfant. D'autre part, le narrateur dans le roman donne l'impression que tout va bien pour Jeliza. Et même si les fins du livre et du film sont identiques, le fait que dans le film il n'y ait pas de narrateur extérieur donne à l'aspect visuel de la conclusion une puissance qu'elle n'a pas sur le papier.

A la différence d'Alice, Jeliza n'oublie jamais que le monde magique qu'elle crée n'est pas réel. Elle est consciente d'utiliser la fiction. D'une certaine manière est-elle une métaphore de l'écrivain ?
Absolument. Ce livre est à la première personne, c'est Jeliza qui parle. Mais c'est également l'auteur qui s'exprime directement au lecteur. Evidemment, je sais que ce n'est pas vrai, et Jeliza le sait aussi sûrement, et pourtant, même si nous savons tous cela, on n'en a pas moins l'impression que tout cela est vrai. Je pense sincèrement que les enfants, et même certaines personnes adultes jouent à ce jeu là constamment. En d'autres termes, je me suis glissé dans la peau d'une petite fille en écrivant le livre, tout en sachant que je faisais semblant, mais tout en croyant quand même que j'étais réellement cette petite fille.
A la lecture on est parfois surpris par la langue sophistiquée que parle Jeliza. Pourquoi ce choix ?
Ca a effectivement été problématique. Il existe deux versions initiales du livre - une version américaine et une anglaise. Elles sont exactement semblables à l'exception de la phrase d'ouverture. La version anglaise commence comme ça : « L'année de mes 11 ans, le premier soir de mon arrivée dans la cambrousse, je descendis les marches du porche de la maison »; Alors que la version américaine commence par ces mots : « Mon premier soir à la cambrousse, je descendis les marches... ». Ca ne fait pas une grosse différence, je sais. Mais tout de même, l'absence de « l'année de mes 11 ans » dans la version américaine a fait dire à beaucoup aux Etats-Unis qu'il était impossible qu'un enfant aussi jeune puisse raconter l'histoire dans un style aussi mature. Ce dont les critiques ne s'étaient pas rendu compte, c'est que le livre est écrit au passé, ce qui, selon moi, devait rendre évident le fait que l'histoire était vue avec un certain recul, d'une certaine hauteur.
Le roman est très onirique mais vous développez également une vision parfois cauchemardesque. Est-ce parce que vous parlez finalement moins de l'enfance - comme Lewis Carroll - que de l'adolescence ?
C'est une question intéressante. Je pense que le point de vue est plutôt cauchemardesque dans la mesure où, à l'origine, Jeliza était supposée avoir 13 ans. Après le premier jet, j'ai revue son âge à la baisse. Donc dès le début, le personnage était décrit comme entre deux âges, entre l'enfance et l'adolescence - et comme nous le savons tous, la puberté peut être un vrai cauchemar.
Le livre semble dire : la folie n'est pas une échappatoire. Tous les personnages tentent d'y trouver refuge mais échouent. Jeliza va t-elle choisir la normalité ? Qu'est-elle devenue ?
Je pense que la plupart des gens désirent profondément être normaux, mais si vous ne savez pas que vous êtes fou, vous pouvez très bien penser que vous êtes normal et que c'est le reste du monde qui est fou. Dell rentre bien dans ce schéma-là. Je pense également que la prise prolongée de drogue peut avoir cet effet sur certaines personnes. Mais effectivement, Jeliza aspire, elle, à une vie stable et saine, et pourtant je ne sais absolument pas ce qu'il lui arrive après la fin du livre. Peut-être qu'avec le temps elle est allée en Californie, puis qu'elle est partie en Suède pour changer de sexe, a pris le nom de Terry, a fini en Angleterre, est devenue réalisateur, avant de faire un film sur une petite fille au fin fond du Texas.
Tideland est un livre sur la perte : perte de ses parents, de l'innocence et la manière dont nous essayons de les refuser. Si on y ajoute la solitude, on est très proche des thèmes de Carson Mac Cullers. Est-elle une source d'inspiration pour vous ?
J'ai honte de l'avouer, mais jusqu'à ce jour, je n'ai jamais lu un livre de Carson Mac Cullers. Mais c'est vraiment étonnant que vous fassiez le rapprochement, parce que juste après avoir achevé le roman, mon père l'a lu et m'a dit que ça lui faisait penser aux personnages et au style de Mac Cullers. Personne d'autre que vous, sept ans après mon père n'a fait le lien avec Tideland.
Pour en revenir aux thèmes que vous évoquez, la perte - et la solitude qu'on en ressent - défient nore logique et notre savoir, nous donnent l'impression d'être incroyablement singuliers. Mais, bien sûr, nous vivons tous ces moments plus ou moins de la même façon. Donc, peut-être devrais-je conclure en signalant le fait que, au moment d'écrire Tideland, je n'avais pas encore perdu de parent proche mais j'avais en revanche déjà perdu une bonne part de mon innocence. Depuis, j'ai perdu ma mère, mon innocence a reflué loin dans ma mémoire, je suis passé par de bonnes phases de dépression, et de solitude. Cela étant dit, il y toujours une lueur d'espoir, pas seulement pour moi, mais aussi pour Jeliza, et c'est grâce à cela que le personnage réussit, comme Wayne Coyne le dirait, à vaincre les peurs existentielles et à croire toujours en la vie.
Propos recueillis par Daniel De Almeida
Merci à Elfi Barat et Anne-Laure Gouygou pour la traduction.
Illustrations : 1 et 2. Mitch Cullin (dr)| 3. Tideland,le livre (détails).
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