Minh Tran-Huy




A la lecture de son premier roman, La Princesse et le pêcheur, on devinait déjà à quel point Minh Tran Huy aime les belles histoires. Rédactrice en chef adjointe du Magazine littéraire, la jeune écrivain se nourrit ainsi aussi bien du folklore vietnamien que des grands chefs d'oeuvre de la littérature. Autant de références que l'on retrouve dans La Double Vie d'Anna Song, roman inspiré de l'histoire vraie d'une pianiste, où il est question d'imposture, d'art, de souvenirs, de mort, et d'amour surtout. Entretien.


Fluctuat : Qui est Anna Song ?
Minh Tran Huy : C'est une grande pianiste méconnue, et un personnage qui a la particularité de mourir à la première page du livre. Celui-ci commence donc avec sa nécrologie : Anna Song disparaît à 49 ans des suites d'une longue maladie, qui l'a tenue éloignée de la scène pendant des années puisqu'elle a quitté tout espace public dès l'âge de la trentaine pour se consacrer entièrement à des enregistrements, comme Glenn Gould. Elle a gravé presque tout le répertoire pour piano, de Bach à Messiaen, et grâce à son mari et producteur Paul Desroches, on a pu trouver ces enregistrements sur le marché. Ils lui ont permis d'acquérir une réputation immense alors qu'elle avait été plutôt négligée par les critiques avant son retrait. Là, elle devient soudain une pianiste culte, et sa mort même va la faire entrer dans le panthéon des grands pianistes de son temps. Elle va être à l'origine d'un véritable phénomène car elle n'était pas seulement talentueuse mais aussi très belle, secrète, mystérieuse... De quoi donner lieu à un mouvement unanime en sa faveur.

Anna Song est inspirée d'une vraie pianiste. Pourquoi avoir voulu faire une histoire d'un fait divers ?
Mon mari, qui savait que je voulais travailler sur le thème de l'imposture, m'a montré un jour un article du Monde traitant d'une affaire qui a ébranlé le milieu de la musique classique, anglo-saxon en particulier : l'histoire de la pianiste Joyce Hatto, à peine croyable tant elle semblait romanesque. Un peu avant, et surtout après sa mort, Joyce Hatto était devenue une interprète révérée -jusqu'au jour où un lecteur d'un magazine a envoyé une lettre en disant qu'il avait téléchargé sur son I-Pod un disque de cette pianiste, et qu'il avait alors eu la surprise de voir apparaître le nom d'un autre virtuose au lieu de celui de son artiste favorite. En fouillant, il a découvert que les enregistrements du dit virtuose et de Joyce Hatto étaient identiques. Après expertise, il s'est avéré que Joyce Hatto n'avait enregistré aucun des morceaux qui lui étaient attribués. Son mari était à l'origine de toute l'affaire - et comme elle était morte, il était impossible de savoir avec certitude si elle était ou non complice de l'opération. C'est son époux qui a produit les disques, les a mis sur le marché, et a fait office d'attaché de presse, et en creusant dans le passé de cet homme, je me suis aperçu qu'il avait tout, lui aussi, d'un personnage romanesque.

Vous jouez beaucoup sur les interactions entre réel et fiction. Votre roman peut évoquer des auteurs comme Borges, Calvino, Auster... Avez-vous des influences de ce côté-là ?
Ce qui m'a porté pour ce texte-là ce sont d'abord des poèmes. Et plus particulièrement un poème qui n'a aucun lien avec l'imposture : « Notre Vie » de Paul Eluard. Eluard a eu plusieurs femmes dans sa vie, dont Gala, que Dali lui enleva, et une autre, très importante, Nusch, décédée brutalement d'une hémorragie cérébrale. À sa disparition, il a composé plusieurs poèmes pour elle, réunis sous le titre Le Temps déborde, et signés du pseudonyme de Didier Desroches, d'où le nom du narrateur de La Double vie d'Anna Song, Paul Desroches. Dans ces poèmes, toutes les images habituelles d'Eluard - sur le regard fécond, sur la femme-nature, sur l'amour comme source de création... - étaient inversées : il parlait de l'amour mort et mortifère, et de la tentation du silence définitif, de l'impossibilité de dire pour le poète. C'est un peu en souvenir de cette histoire que j'ai composé le livre. On y trouve aussi des références à l'univers de Haruki Murakami, mais de manière plus souterraine que dans mon premier roman.

Votre livre est très sombre, peuplé de morts et de souvenirs...
Pour moi ce livre est un tombeau, dans tous les sens du terme. Ce qui m'intéressait, c'est que le tombeau est à la fois une forme poétique et une forme musicale - Mallarmé a écrit un Tombeau d'Edgar Poe et Ravel a composé un Tombeau de Couperin, par exemple. À chacun des personnages du roman est finalement associé une forme de tombeau, au sens figuré avec Paul qui dresse un tombeau à Anna Song, mais aussi à leur enfance, au Vietnam, etc. Et au sens propre, avec la grand-mère d'Anna cherchant à édifier un tombeau pour l'homme qu'elle a aimé, ou le grand-père maternel d'Anna bâtissant une maison grandiose sur le modèle des Empereurs vietnamiens, qui vivaient dans leur dernière demeure bien avant de mourir... J'ai pensé qu'il serait intéressant de développer ce motif ; j'aime bien, en général, travailler sur les effets de symétrie, les parallélismes... Cela donne une structure harmonieuse et très musicale, en définitive. J'ai fait de la musique, mais comme je n'en compose pas, j'essaie, à défaut, de composer des livres.

Vous avez donc composé votre livre comme on compose une partition ?

Dans ce livre-là, c'est plus évident, mais la musique a toujours joué et jouera toujours un rôle dans tout ce que je fais, puisque je procède un peu comme certains compositeurs quand je construis un roman, en entrelaçant des voix que je mets en rapport. Et puis je ne peux pas écrire sans musique : je me lance toujours dans des recherches frénétiques pour trouver des morceaux qui m'aident à porter le livre que je suis en train d'écrire. Je les écoute en boucle, jusqu'au moment où ils cessent de me faire de l'effet et où il me faut en découvrir de nouveaux. Ça peut être du classique ou de la pop, généralement très mélancolique, qui me fera ressentir une émotion que j'essaie à mon tour de transmettre par les mots.

Comme dans La Princesse et le pêcheur, on peut lire dans La Double Vie d'Anna Song un très beau conte vietnamien.
Pour moi les contes et les mythes sont de manière générale à l'origine de toute forme de récit, et de roman. Le territoire du mythe est à la fois l'endroit où on est le plus éloigné du réel, et où le pouvoir de fabulation est le plus pur. J'aime beaucoup les contes vietnamiens que j'ai lus assez jeune, je trouvais qu'ils disaient énormément de choses sur le Vietnam, sa culture, la mentalité et les coutumes de ses habitants. Le conte que j'ai inséré dans La Double vie d'Anna Song, l'un de mes préférés, est à la fois un clin d'œil à La Princesse et le pêcheur, qui intégrait plusieurs légendes traditionnelles dans le récit, mais aussi une métaphore de ce qui arrive aux deux personnages principaux - comme à Joyce Hatto et son mari dans la réalité. Je suis toujours fascinée par la façon dont des récits symboliques rejoignent de manière saisissante une réalité.

La quête des origines apparaît dans vos livres comme douloureuse, mais donne aussi le risque de, comme dit Anna Song « s'approprier une histoire qui n'est pas la sienne ». Pensez-vous que cette quête est essentielle pour se construire ?
Je ne pense pas du tout que c'est en retournant aux origines que l'on peut donner un sens à sa vie. Je pense que c'est une illusion. Après, si cette illusion aide certaines personnes à se construire, pourquoi pas ? Quand je suis allée au Vietnam, je me suis dit, une chose est sûre, je suis française - car finalement, la patrie qui me définit le mieux, c'est celle de ma langue, celle dans laquelle je m'exprime, celle dans laquelle j'écris. Je trouve important de me souvenir du Vietnam et je ne voudrais pas que cet héritage tombe dans l'oubli. Mais je ne veux pas non plus qu'il gouverne ma vie. Du coup je n'en ai pas parlé pendant longtemps, je pensais d'ailleurs que je ne parlerais jamais du Vietnam dans mes romans car je ne voulais pas être l'écrivain-d'origine-vietnamienne-qui-écrit-sur-le Vietnam -c'est raté, me direz-vous. Et c'est d'ailleurs le signe qu'on ne maîtrise pas toujours ce qui vous pousse à écrire... En tout cas, faire dans le documentaire ou le témoignage ne m'intéressait pas : j'avais envie d'évoquer le Vietnam à travers le prisme du conte et du roman.

Comme dans La Princesse et le pêcheur, vous retracez dans La Double vie d'Anna Song les destinées contrariées de deux âmes sœurs. Cela correspond-il à votre vision idéale de l'amour ?
Non, pas vraiment. Mais le fait que l'amour ne puisse se réaliser est la tension sur laquelle j'ai construit mes deux livres. Un amour qui advient, c'est le bonheur, et le bonheur n'est jamais un très bon aliment pour la fiction. Si l'amour des personnages parvenait à se réaliser pour une raison ou pour une autre, il n'y aurait pas de livre. Ils seraient occupés à vivre leur vie ailleurs, mais ils ne donneraient pas matière à roman.

Vous avez fait alterner le récit de Paul avec des faux articles de presse. Pour les écrire, vous êtes-vous remis dans la peau d'une critique ?
C'était la partie la plus simple à faire. Le plus souvent c'était de l'ordre du pastiche : on a parfois, en tant que critiques, des expressions un peu sentencieuses et pédantes pour parler d'une œuvre, d'un grand artiste. Et là je me suis beaucoup amusée à reprendre des tics d'écriture authentiques... Je pense aussi à un article en particulier, qui pour des raisons liées à l'intrigue, devait paraître vraisemblable, mais maladroit - une maladresse qui prend tout son sens à la fin du roman... Ce que j'ai aimé faire enfin, c'était introduire des vrais morceaux d'articles sur Joyce Hatto. Ainsi, l'appréciation « pianistiquement l'arrière-petite-fille de Liszt et la petite-fille de Busoni et Paderewski, poétiquement la nièce de Rachmaninov » a vraiment été émise à propos de Joyce Hatto, et reprise par bien des journaux.

Il y avait donc une volonté de parodier certaines habitudes des médias ?
Oui, il y avait une intention un peu satirique. Mais c'est aussi ce qui est vraiment arrivé : les médias ont élevé une statue à cette pianiste, puis ils l'ont déboulonnée, ils l'ont attaquée à coups de matraque après s'être complètement laissé emporter par la légende initiale. Il s'agit d'un processus qui reflète d'une manière générale le rôle des médias aujourd'hui, la façon dont une œuvre d'art va être célébrée, non tant pour elle-même que pour son contexte. Pour la vie de l'artiste, pour son histoire, son image, les anecdotes qui s'y rapportent, et qui font qu'une œuvre va être mieux cotée et plus à la mode qu'une autre. Combien d'écrivains aujourd'hui sont finalement plus intéressants de par leur image et la façon dont ils parlent de leur livre, que pour leurs livres proprement dits ? De même, d'excellents écrivains ne savent pas s'exprimer à l'oral ou n'ont pas une image très glamour, et leurs ouvrages en pâtissent. Je reste néanmoins optimiste - malgré quelques accès de découragement - et je continue de penser que si un roman est très bon, il finit forcément par percer...

Propos recueillis par Céline Ngi

 

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