La beauté du monde de Michel Le Bris




Journal de Winnie, 1938
Aussi loin que portât le regard, ce n'était qu'éboulis, agrégats de roches grises parsemées de buissons maigres, arbrisseaux aux formes contournées, irrités de sécheresse. Chaleur et poussière, à l'infini. Le Spirit of Africa amorça une longue courbe, le ronronnement des moteurs se fit miaulement tandis que le sol se rapprochait peu à peu - je retins un cri : les roches, au-devant de l'avion, se mettaient en mouvement. Une, puis deux, puis tout un amas, d'une poussée irrésistible qui me parut une avalanche au ralenti, et ce fut comme si un long frisson passait sur l'étendue, qu'à ce signal les pierres se dressaient en ondes concentriques, roulaient, s'ébranlaient à pas lourds. Combien étaient-ils ? Cent, cent cinquante éléphants, au bas mot, mâles, femelles, éléphanteaux, saisis dans un même plan, serrés les uns contre les autres, lancés maintenant dans un galop furieux et chaque éboulis, chaque amas, de proche en proche, prenait vie, s'élançait à son tour, dans un arrachement colossal, des milliers et des milliers d'éléphants se ruaient droit vers l'horizon et jusque dans mon estomac je ressentais ce que devait être le tremblement du sol, le tonnerre grondant des maîtres de la savane dévastant tout sur leur passage. Une voix dans le cockpit hurlait d'excitation, Martin Johnson, caméra légère à l'épaule, filmait sans discontinuer, l'avion amorça une remontée, le panorama s'élargit à perte de vue tandis que le sol défilait à toute vitesse et sous les ailes du Spirit of Africa, que l'Osa's Ark suivait comme son ombre, c'était un tourbillon pêle-mêle d'immenses troupeaux de gnous, de zèbres, de kongonis, de topis, d'impalas, d'antilopes, de gazelles, de buffles, lancés dans un galop effréné et ce galop n'aurait jamais de fin, c'était toute l'Afrique qui se lançait ainsi vers le soleil couchant, le sol de toute l'Afrique qui tremblait sous le martèlement de millions de sabots. La caméra pivota lentement pendant que le pilote achevait sa boucle, pour un plan à 360° où passait toute la folie, toute la démesure de cet instant - mais le mouvement se prolongeait, dans une spirale de vertige, comme aspiré vers les hauteurs, l'horizon disparaissait dans un poudroiement d'or et l'avion montait toujours, traversait les nuages jusqu'au blanc vif du Kilimandjaro et son cratère gelé, montait encore, il n'y avait plus rien au-dessus de lui que ce ciel sans limite, et c'était comme si chacun, dans cette ascension, s'allégeait, s'allégeait continûment jusqu'à n'être plus que pure lumière, dans le silence et dans le vide... " T'en souviens-tu, Martin ? Nous flottions, immobiles, dans l'espace, des miles au-dessus du sol, à des milliers de miles du monde des hommes, découvrant un monde inviolé. Et nous nous sentions libres, alors, sans nulle attache, seuls, dans le souffle même de la Création. Libres... "
Il n'y avait, dans la salle de projection, que des profession-nels, mais l'émotion, autour de moi, était palpable. Ce nou-veau montage des images aériennes tournées par Martin Johnson cinq ans auparavant leur donnait un rythme, un souffle extraordinaires et la voix d'Osa y ajoutait une note singulière, entre émerveillement et mélancolie. Bouleversée, j'avais sans m'en rendre compte agrippé le bras de mon voisin, tandis que sur l'écran déferlaient vague après vague tous les animaux du Serengeti et, terrassée de honte, j'allais bredouiller une excuse, décidément ma mère avait raison de me traiter d'irrécupérable gourde, quand je vis ses yeux dans la pénombre, son sourire franc, si rassurant.
" Mark Stevens, le porteur de cigares et accessoirement l'assistant du terrible J.B. Lippincott, l'Attila de l'édition ", s'était-il présenté quelques heures plus tôt, alors que j'essayais de me faire oublier dans le salon d'attente de son patron. Derrière la porte pourtant capitonnée, une voix féroce tonnait, depuis mon arrivée, sans même le temps d'une respiration - " Parce qu'en plus vous voudriez être payé pour ça ? " - et j'envisageais avec terreur le moment où son interlocuteur, sanguinolent, allait demander grâce en me laissant la place. " Ne vous inquiétez pas ! Juste une conversation amicale avec un de nos auteurs maison préférés ! " Devant mon air affolé Mark avait éclaté de rire : " Ça fait cinq ans que je suis là et, voyez, je suis toujours en vie... " Il avait fait tous ses efforts pour me mettre à l'aise, si tant est que ce fût possible : J.B. Lippincott et Osa Johnson, insistait-il, comptaient réellement sur moi pour ce projet de livre. Ce qu'Osa elle-même viendrait me confirmer tout à l'heure...


A quelques travées de moi, je pouvais voir, en biais, la silhouette d'Osa, immobile. La star de l'aventure, arrivée en retard à la projection, m'avait jeté un regard distrait quand Mark avait fait les présentations, avant de s'enfoncer dans un fauteuil en me tournant le dos. Et l'on voulait me persuader que c'était elle, vraiment, qui m'avait choisie ?
Joe, nœud papillon rouge et veste à gros carreaux, qui déployait une rare énergie à ressembler à la caricature d'un attaché de presse, rompit le silence d'un " bravo, bravissimo ! " retentissant. La lumière revint, la salle éclata en applaudissements, tous les regards se tournaient vers " l'incomparable aventurière " et comme celle-ci demeurait assise, sans réaction, le dos tourné, l'enthousiasme fit place à un murmure étonné. C'est alors, dans le silence revenu, que j'entendis pour la première fois sa voix autrement qu'enregistrée, une voix lasse, cassée, comme si elle sortait d'une longue rêverie et voulait prolonger les derniers mots du film : " Libres ? Foutaises tout ça. Foutaises ! " J'interrogeai Mark du regard. Il hocha la tête, chuchota : " Ce n'est pas toujours facile pour elle, vous savez. " Et dans le brouhaha de la salle se vidant : " Ne vous inquiétez pas : vous la verrez plus tranquillement après la conférence de presse. "
Joe se démenait, multipliait les plaisanteries pour dissiper le malaise, invitait l'assemblée à se rafraîchir dans l'entrée avant la conférence qui, promis, serait une bombe. A l'instant de sortir je me retournai : Osa, le dos voûté, n'avait pas bougé. Et il me sembla qu'elle pleurait.




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