La beauté du monde de Michel Le Bris



Critique

Note du livre Modernité sauvage

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Modernité sauvage



Dans le cadre de la rentrée littéraire, Michel Le Bris publie La Beauté du monde, un roman fleuve retraçant la destinée des pionniers du documentaire animalier et stars des années 20, les Américains Osa et Martin Johnson. En ces temps de prise de conscience écologique généralisée, il est bon de revenir sur la vie de ces aventuriers qui changèrent à jamais la vision qu'avaient les Occidentaux de l'Afrique sauvage.
 
Cette chronique est proposée dans le cadre de la rentrée des lecteurs.

New York en fusion

Le roman ne débutera qu'après une longue introduction. Centré sur la préparation et la réalisation du film qui apporta la gloire aux Johnson, il nous décrit deux mondes s'attirant l'un l'autre, une Amérique sauvage devenue trop« civilisée » et une nature édénique gravement menacée : « L'Afrique au coeur de New-York. L'Afrique, demain, au coeur du siècle. »
 
En 1918, de retour du tournage de leur précédent film, Osa et Martin Johnson découvrent, étrangers en leur propre pays, un New-York à l'avant-garde de l'Occident, en effervescence, une culture jeune et dynamique y naissant, balayant les oripeaux de la vieille civilisation judéo-chrétienne. New-York est « un cratère en fusion », et à travers elle, c'est toute la modernité qui cherche à se réinventer après l'horreur de la Première Guerre mondiale. Grâce au jazz et au blues (avant le rock!), musiques venant des descendants des esclaves noirs, sa jeunesse vit intensément, et Michel Le Bris célèbre l'esprit de fête incessant qui règne sur la nuit.
 
C'est aussi le temps de la Prohibition : voir  la description truculente des mille et une manières inventées par la population pour se fabriquer de l'alcool maison, le clou étant la distillerie du Museum d' Histoire naturelle. Mais de sombres menaces pèsent sur la part sauvage du monde, et nos personnages doivent repartir, car seul le cinéma peut provoquer un choc dans la conscience des masses.
 
« Allait-on reproduire en Afrique le désastre de la conquête de l'Ouest ? Ou bien serait-ce une deuxième chance à l'Amérique de conjuguer l'esprit de la Frontière et la préservation du monde sauvage? »

Le Kenya ou l'autre Eden

De nouveau l'inconnu, et le choc devant ce spectacle des premiers temps de la Création. Le rythme est haletant, et l'on suit les tâtonnements successifs de cette équipée qui invente sous nos yeux le cinéma animalier, découvrant les conditions nécessaires au tournage dans des contrées sauvages, où l'homme doit se faire discret.

Comme pour New-York, Michel Le Bris insiste sur le décor. Le couple Johnson est  mis souvent de côté pour laisser place aux lieux, personnages, situations. Avec un appétit féroce, il nous parle avec autant d'intérêt de la vie des animaux que des rouages de l'administration coloniale anglaise, du marché indigène de Nairobi, des paysages majestueux du tournage que de l'agitation politique kényanne préfigurant la décolonisation.

Entre roman et essai philosophique Michel Le Bris a volontairement pris ses distances avec la biographie traditionnelle. Le livre ne se contente pas de raconter le parcours du couple, et c'est ce qui fait toute sa force. Par petites touches, il digresse vers l'essai, mais cela sans jamais nuire au récit. « Il est des voyages dont on se dit qu'ils vous font, vous révèlent à vous-même, dont vous ne revenez jamais vraiment, comme s'ils tenaient en eux le sens-même de la vie - et vous ne cessez jamais de les refaire, ensuite, à travers vos autres voyages. »
 
La vie de Martin et Osa Johnson sert alors d'illustration à sa pensée ouverte sur l'autre, le monde, comme source éternelle d'inspiration. Chaque point du globe, ainsi, même dans des détails les plus infimes, offre une occasion de s'émerveiller, pour ne pas sombrer, pour rester en vie, pour se refaire. La Beauté du monde vous entraîne pour ne plus vous lâcher. Tout entier habité par une dévorante envie de vivre, ce livre nous fait aussi revivre tout un pan de l'Histoire du XXème siècle, celle du primitivisme, des prémices de la contre-culture et de la révolution sexuelle. Avec la sensation d'avoir vraiment traversé ces temps et ces lieux.
 
Jean-Baptiste Giuliani

 

Le 26 August 2008
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