Michel Faber




A l'occasion de la sortie en français du Cinquième évangile, Michel Faber revient avec un ton aussi ironique que cinglant sur son roman, tournant en ridicule le style de Dan Brown, dézinguant la culture de masse véhiculée par des médias paresseux, et brocardant les croyances qui abreuvent notre monde. Pas très catholique, Michel Faber.

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Fluctuat : Votre nationalité est assez mystérieuse...
Michel Faber : J'ai un passeport Hollandais et je parle toujours hollandais, mais je ne me souviens guère de ma petite enfance à Den Haag. J'ai grandi et reçu mon éducation en Australie, donc je suis assez australien, d'un point de vue culturel. La musique que je préfère est Allemande. Les bandes dessinées que j'aime le plus sont françaises. Mes cuisines favorites sont Thai et Indiennes. Et depuis 1993 je vis en Ecosse. Dans le futur, qui sait où j'irais ?

D'où vous est venu l'idée d'un Cinquième Evangile ?
Je ne crois pas que ce soit une idée très originale. Un certain nombre d'écrivains se sont déjà penchés sur des histoires de textes bibliques perdus depuis des années, et retrouvés, montrant Jésus sous une lumière nouvelle. Ce qui est particulier à mon livre, c'est la manière dont je me sers de ce concept.

Pourquoi s'être intéressé à Malchus ? A-t-il vraiment existé et connu Jésus ?
Malchus est un personnage Biblique véritable, un espion employé par le Grand prêtre Ciaphas. Il se fait couper l'oreille par un des disciples de Jésus. Cet incident m'intéresse pour beaucoup de raisons, mais une des choses qui me fascine le plus, ce sont les questions qu'il soulève à propos des disciples. L'église nous encourage à penser à eux comme de doux pèlerins qui ont suivi Jésus comme des agneaux. Mais en fait, dès qu'il y a une situation de stress intense, l'un d'entre eux sort son épée et coupe l'oreille de quelqu'un. Ce sens de la violence et de l'hystérie émergeant soudain des profondeurs, prête à éclater à la surface, représente l'un des principaux thèmes du livre.

Théo, votre personnage principal, trouve Malchus « chiant ». Pourtant ce qu'il écrit est historique, apportant un autre éclairage sur la mort et la personnalité du Christ. C'est une forme de provocation ?
J'ai toujours envie de provoquer mes lecteurs et de les distraire en même temps. Trop souvent dans la littérature il y a un abîme entre les auteurs sérieux qui recommandent vivement au lecteur de réfléchir sur des questions importantes, mais qui ne se donnent pas la peine de divertir, et les auteurs superficiels qui offrent une histoire qui est un produit jetable, mais donnent un frisson aux gens. Cet abîme ne devrait pas exister. Les bons livres ne devraient pas être mornes.
Quant aux chapitres sur Malchus, je les ai écrits avec de la sympathie pour le personnage. Oui, Malchus est d'un grand ennui. Mais les gens chiants font partie de l'humanité. Et parfois des choses bizarres et sauvages arrivent à des gens chiants.
 
Considérez-vous votre roman comme un pastiche des livres de Dan Brown ?
Dan Brown est un si mauvais auteur que ça en devient hilarant. Je ne suis pas sûr que ce soit évident en France, parce que ses traducteurs peuvent être tentés, sous l'emprise d'un pur embarras, d'améliorer sa prose, en partant de l'anglais original. Dans mon histoire, Theo débarque dans le monde des éditeurs, des agents et les libraires : ils sont bien conscients des ventes faramineuses du Da Vinci Code, et espèrent que le livre de Theo sera un succès semblable. Quant au Cinquième Evangile, ce serait étonnant que mon livre devienne un best seller...

Votre personnage doit expliquer la teneur de son roman en quelques minutes, à la télévision. C'est une expérience que vous avez du vivre pour La Rose pourpre et le Lys...
Bien sûr, c'est absurde d'être invité pour discuter d'un livre de 900 pages, en 3 minutes devant une caméra, quand on sait que l'on permet à un commentateur sportif de bourdonner pendant 45 minutes sur ce qu'il pense qu'une bande de types devrait avoir fait avec un ballon de foot. Mais c'est la culture 2009.

Votre livre critique les médias et le monde de l'édition. Vous connaissez bien ces deux milieux, étant vous même aussi journaliste. En êtes vous lassé ?
Je ne suis pas vraiment un journaliste. J'écris dix critiques littéraires par an pour un magazine, en choisissant uniquement les livres que j'estime de valeur. Et j'écris de temps en temps des papiers sur la musique d'avant-garde ou progressive. Pendant la guerre d'Irak j'ai été impliqué dans le monde de journalisme pour peu de temps, en espérant que ça changerait un peu la manière de couvrir l'événement. Evidemment, ça n'a pas fonctionné.

Est-ce que Théo (qui est athée, un peu narcissique, naïf et drôle) vous ressemble ?
Toute personne me connaissant bien vous dira qu'il y a très peu de ressemblances entre Théo et moi. J'ai une nature bien plus proche de Sugar (prostituée de l'époque victorienne, héroïne de La Rose Pourpre et le Lys) et Isserley (jeune femme aguichant les auto-stoppeurs dans un sombre dessein, héroïne de Sous la peau), que de cet auteur ambitieux et égotique. Mais j'ai fait de mon mieux pour faire de Théo un personnage convaincant. Je ne peux donc pas me plaindre, si les lecteurs estiment que ce personnage pourrait être « vrai ».

Comme Théo, surfez-vous sur Internet à la recherche de commentaires de lecteurs sur vos livres ?
Non, je ne cherche pas les critiques de mes livres sur le Web. Je surfe plutôt pour trouver des articles sur le Krautrock.

Le livre commence en Irak, puis le héros est kidnappé pour des raisons religieuses. Vouliez vous écrire un roman à portée politique ?
Une des nombreuses raisons pour lesquelles nous n'aurions jamais dû envahir l'Irak est que nous avons nous-mêmes des problèmes sociaux, culturels et personnels urgents à résoudre, avant de pouvoir "sauver" quelqu'un d'autre. Mon livre traite de ces problèmes et de la manière dont les idéologies sont tordues et détournées par des individus émotionnellement confus. Et regardons les choses en face : nous sommes TOUS des individus émotionnellement confus.

Vous parlez avec beaucoup d'ironie d'une lutte « sérieuse » entre la vérité et les propagandes obscurantistes. En particulier dans le chapitre incroyable du kidnapping de l'auteur à succès par deux individus très « émotionnellement confus »...
Théo est enlevé par deux extrémistes, un Arabe qui est paranoïaque concernant les Sionistes et un Américain qui croit que Théo est un instrument de Satan. Je me suis beaucoup amusé à expliquer leur philosophie. Mais la chose la plus drôle réside dans le fait que tant d'entre nous croient en des choses totalement folles, n'est-ce pas ? (en français, ndlr) En France, si vous entamez une conversation avec un étranger, il y a une probabilité de 51 % pour que vous parliez à un Catholique. Le catholicisme est un des systèmes de croyance les plus fous jamais inventés. Il est dans la même catégorie de croyance que ceux qui pensent qu'Elvis est toujours vivant sur la planète Profflemoumou. Mais nous devons tous croire en quelque chose, et cela fait partie des sujets traités dans mon livre. Les gens qui croient des choses folles sont toujours humains. Nous devons être gentils les uns avec les autres, même si chacun d'entre nous croit à un tas de choses folles.

Propos recueillis par Eric Vernay

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