Patron de la revue NRF depuis un certain temps, Braudeau a un pied en France et un autre à l'étranger. Un pied français classique et un autre, assez nettement anglo-saxon, un pied américain, australien, voyageur, un pied qui a pris cette fois également un accent sud-américain, et qui trouve la France trop petite pour lui. Comme dans L'Interprétation des Singes, c'est ce pied là qui domine nettement Retour à Miranda, même si la construction romanesque de ce roman témoigne qu'il a bien fallu deux mains pour l'écrire, et un cerveau inspiré par des siècles de tradition romanesque à la française.
Retour à Miranda débute de façon splendide au Pérou par la découverte d'un errant magnifique, un clochard assis devant l'échoppe d'un coiffeur d'origine chinoise, en Amazonie. Village-frontière, le clochard s'installe chaque jour pour écrire, sans broncher, et inquiète la petite communauté. Qu'écrit-il ? Pourquoi ? Qui est-il ? Un policier, un étranger, un voyou. Le clochard n'est pas pauvre. On l'observe. On l'espionne même, dans ce Pérou Clochemerle à mourir de rire. Puis il disparaît. Enlevé vraisemblablement. L'ouverture de Retour à Miranda - quelques quarante pages - est somptueuse. Elle pose la question, que l'on retrouvera sous l'intrigue à plusieurs reprises, de l'écrit et de la confiance qu'on peut lui attribuer. L'irruption de l'écrivain, même au Pérou, surtout au Pérou, est une menace. Son texte intrigue, son texte est un danger. Il planera sur Retour à Miranda une suspicion de bon aloi sur l'origine du récit, sur ses manipulations et ses origines.
Retour à Miranda se déploiera ensuite autour d'une clinique de fous de Zurich, des activités d'une multinationale du médicament, autour d'une contrée mythique en forme de république bananière, littéraire et magique (Miranda la bien nommée, comme dans La Tempête de Shakespeare). Les personnages sont impeccables, développés avec beaucoup de finesse et de talent par l'auteur. On retrouvera en bout de cours, Aliocha le reporter de L'Interprétation des Singes, dans un caméo pas inintéressant. On croisera des femmes fatales réellement bandantes, Heidi la tendre, Susan la magnifique doctoresse avec qui il fait bon s'accoupler, Félicidad, sou double sud-américain, les fous pas si fous de la clinique, un docteur Mabuse, un Ulysse au patronyme limpide, et une nébuleuse libérale aussi anonyme et machiavélique que celles qui écument la planète à la recherche des plantes qui soignent. Beaucoup de hauts et quelques faiblesses tout de même.
L'intrigue de Retour à Miranda est passionnante, brassant des thèmes qui, comme dans L'Interprétation des Singes, ramènent Braudeau du côté des grands romanciers de l'anticipation sociale, du côté de Ballard, dont on retrouve les qualités d'imagination, de conceptualisation d'un futur à portée, effrayant et éminemment réaliste. Braudeau réussit le tour de force de mélanger une intrigue à suspense, un polar et une histoire à l'eau de rose, un roman d'espionnage (on pense à Graham Greene) et un récit de voyage. Car la principale force de Retour à Miranda, par delà l'intrigue principale, est de mélanger les genres, de permettre des aller-retour mentaux et presque subliminaux entre l'Europe/ l'Amérique du Sud, le fantasme de Miranda et la réalité de Zurich, entre le monde des contes exotiques (la contrée des statues mythiques), et une Suisse high-tech, entre Nostromo et Super Cannes, entre plusieurs voix, raisonnables ou dérangées, entre plusieurs réalités.
Par delà l'histoire donc, le romancier s'amuse, par des trouvailles formelles et structurelles qui font penser à une remise au goût du jour d'anciennes techniques romanesques (les récits enchâssés, les mails en forme de relations épistolaires…) à nous confondre. Retour à Miranda est un roman brillant, élégant qui, sous des allures débonnaires, s'interroge sur ce qui fait son étoffe. La langue de Braudeau n'est pas toujours éblouissante et est la seule peut-être à hésiter encore entre les genres, tantôt poétique, tantôt scientifique ou froide comme celle d'Ellis ou de Don DeLillo. Le tout est emballé serré, en un peu plus de 350 pages, comme une rêverie prophétique, un roman qu'on aurait aimé plus long et pourquoi pas un peu plus psychédélique, mais un roman de haute volée.
Avec deux livres ambitieux en trois ans, Braudeau se place discrètement en chef de file à l'ancienne d'une nouvelle littérature française, où l'aventure délaisse le nombril, où la science est au cœur du récit, une littérature qui essaie de déborder la réalité sur ses bords et ne cède pas sur ses origines. Le roman est mondial, nous dit Braudeau. Le roman est partout. Ni mieux, ni moins bien que les technologies de l'information, il parle dans tous les sens. Le roman est moderne. Cela valait d'être dit, écrit et lu de cette façon-là.
Retour à Miranda
Michel Braudeau
Gallimard, Collection blanche, 369 pages, 21 €
En librairie depuis le 25 septembre 2003
[illustration : Portrait de Francisco de Miranda (1750 - 1816). Gravure du XVIIIe siècle. Photo DR]
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