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De chair et de sang

De Chair et de Sang - Michael Cunningham

De Chair et de Sang - Michael Cunningham

Les Heures, récemment adapté à l'écran par le réalisateur David Hare et le metteur en scène Stephen Daldry, mêle subtilement le destin de trois femmes, en parallèles significatifs. Du même Michael Cunningham, De chair et de sang dévide en trois actes et sur cent ans, les quatre générations de la famille Stassos, devanture trop parfaite du rêve américain.
Le roman ne se contente pas de faire la description acide de l'American life, mais tel une tragédie, questionne les fondements et mécanismes du microcosme familial, et plus généralement humain : comment forger son identité avec l'héritage, plus ou moins oppressant, de la famille ?

De la saga à la tragédie
Le roman prend des allures de saga familiale, où les protagonistes frôlent le cliché : le père ne peut qu'être l'immigrant - grec, en l'occurrence -, qui construit à force de travail acharné une nouvelle vie pour lui et les siens. Le ciel le gratifie d'une charmante épouse italienne estampillée américaine. Viennent les enfants, lourds des luttes à venir et du craquèlement de l'American beauty : Susan, la princesse de la rentrée 1968, modèle du socialement-correct, Billy, l'universitaire brillant, mais qui devra se battre pour affirmer son homosexualité, Zoé, l'enfant sauvage, donc destinée aux conduites déviantes (drogue et compagnies douteuses) et amenée nécessairement à incarner la mère-célibataire séropositive. Les biens se multiplient sans combler les frustrations, et le mythe américain s'effrite. Pourtant le stéréotype ne verse pas dans la caricature, mais dessine plutôt des types dignes des tragédies, par les questions et luttes qui dépassent le cadre bourgeois.

Une plume impressionniste pour construire histoires et personnages
Les larges traits de ces silhouettes nous introduisent dans l'espace des émotions et pensées, égrainées délicatement ou brutalement, au fil d'une chronologie qui suit la logique d'un journal intime, plus que celle d'une simple peinture de moeurs : l'œil lit plusieurs fois une même année, telle une clef qui ouvre chaque partition jouée par le personnage, pour franchir, en une ellipse, plusieurs autres, muettes de souvenirs significatifs. Ainsi sous une plume impressionniste, au fil des touches successives, les personnages acquièrent corps et vie, deviennent des êtres de chair et de sang, loin des pâles clichés. Leurs vies peuvent alors aborder la rive métaphysique, sans tomber dans le reality show. Focalisation interne, monologue intérieur, arrêt sur image, montage des scènes révélateur, l'écriture emprunte ses techniques à la littérature comme au cinéma pour nous faire adopter le regard et les réactions des personnages, afin d'incarner les questions essentielles.

Un jeu de miroirs pour laisser parler la violence des relations
Or, cet entrelacs de voix et visions met en évidence un des principaux tourments des protagonistes : comment se construire avec l'héritage familial, plus ou moins pesant ? Ce thème général concentre le jeu fondamental et fondateur des personnes, la découverte de cet autre en soi. Le roman n'assène pas de vérités préfabriquées, mais a la sagesse de nous mettre face à leur présence douloureuse et problématique. Les images parlent mieux que de longs développements ; leur répétition et plus encore leurs variations relient de manière plus troublante les êtres, malgré leurs différences. Résonne un écho tantôt ironique, tantôt tendre. Constantin veut être aimé, il ne réussit qu'à « obéir » comme un enfant à son épouse-mère du moment, Mary, puis Magda. Cons retrouve chez Will la volonté qui fut la sienne de « devenir quelqu'un, un homme sur qui son père n'oserait plus lever la main ». Pourtant il n'aimait pas son père... Et Will de se forger une protection de « perles et de cheveux longs » pour transformer son corps lui-même, afin d'assurer sa survie contre les coups paternels.

Un « optimisme illimité »
Une certaine cruauté préside donc au passage des générations et menace toujours le précaire équilibre de l'adulte ; elle est pourtant comme apprivoisée par un regard simple et lucide sur une dureté inaliénable, dramatique, mais vivable dans une existence abordée par les détails de la vie quotidienne: faire les courses, remettre du mascara, préparer un repas, acheter des fleurs, tous ces gestes sont autant de « manières d'exprimer la soif d'idéal, le besoin irrépressible de créer la beauté, sinon l'ordre qui permet de survivre. Cette présence du quotidien et l'odeur de la chair de son poignet disent à Zoé qu'elle est encore vivante. Le roman témoigne donc de cet « optimisme illimité, capable de surpasser ce qui peut arriver de pire aux hommes », évoqué par Michael Cunningham : mort, sida, perte d'un enfant et autres failles sont intégrés dans un processus qui laisse des blessures, détruit parfois, mais épargne généralement, à moins « d'erreur vraiment grossière ». Le narrateur peut ainsi se présenter, tel le cardiologue Harry, comme un mécanicien des vies qui ne dépendent pas tant de sa science que d'une mécanique dramatique - le fatum des tragédies.

A nous d'accepter la vision « absolument franche » de cet auteur qui aurait la vertu de la vendeuse idéale selon Mary, vous aider à « découvrir qui vous êtes », en vous arrachant à une contemplation stérile devant le miroir pour mieux vous ramener à « la sensation de vivre à l'intérieur de son corps », d' « être à l'intérieur de la musique », comme le suggère la dernière partie du roman. Or la prose de Cunningham, aux accents woolfiens, réussit à être ce guide discret, par les sensations et images qui tiennent lieu de vérités tangibles.

Michael Cunningham
De chair et de sang
Traduit de l'anglais par Anne Damour
Belfond, 2000, 477 pages, 19,67 €
(Flesh and Blood Hardback : Farrar, Straus and Giroux, 1995, Paperback : Scribner, 1996)

[illustration : Roy Lichtenstein. Photo © DR]

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