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Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal



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Avec Corniche Kennedy, le titre qu'elle publie pour la rentrée littéraire, Maylis de Kerangal prouve, ou plutôt confirme une chose : elle écrit avec un style saisissant. Virtuose de la phrase syncopé et du tableau flamboyant, elle fait danser comme dans un ballet les personnages de son roman : de jeunes valeureux qui s'amusent à se jeter dans la mer depuis des plongeoirs naturels, et le commissaire fatigué chargé de les arrêter.
Déjà remarqué pour l'aplomb de son style (Ni fleurs ni couronnes), sa veine rock'n'roll (Dans les rapides), et membre du collectif Inculte, Maylis de Kerangal nous fait le plaisir d'un roman pour cette rentrée littéraire. Corniche Kennedy relève du travail d'orfèvre : chaque phrase est parfaitement ciselée, les mots rivalisent de poésie, et le tout scintille comme la mer au soleil. Comme cette mer, d'ailleurs, dans laquelle se lancent régulièrement les jeunes personnages du roman, surnommés par les riverains "Les petits cons de la corniche."

Ces derniers ont pris l'habitude de se réunir sur une plate-forme à l'abandon, devenue "le point magique d'où ils rassemblent et énoncent le monde". De là, certains d'entre eux rejoignent des plongeoirs naturels et s'élancent vaillamment dans la mer. Une façon de défier le vide, de défier la loi (qui interdit ce genre de saut depuis que le maire a décidé d'appliquer la "Tolérance Zéro" sur toute la zone), de se défier eux-même enfin, comme le suggère le nom donné au plongeoir, le "Face to Face". Les ados-plongeurs tirent ainsi le plaisir que leur quotidien (ils sont pour la plupart enfants pommés de parents pommés, limites cas sociaux) ne leur offre pas autrement : "Et quand il se précipitent de là-haut, c'est la m&ecairc;me crue qui les traverse, une crue de l'espace et du temps, une amplification de la lumière, une saisie de la joie".

Sous la lumière

Avec la maîtrise d'une chorégraphe, Kerangal rénove le langage et sublime cette jeunesse (marseillaise donc), à la peau dorée par le soleil et salée par la mer. Elle fait danser les mots comme les corps qu'elle décrit, attire la lumière sur eux, et en exploite toute la sensualité, comme en atteste ce passage où Mario, petit caïd dont l'insolence aguicheuse fait oublier les tares physiques, échange un baiser avec Suzanne, petite bourgeoise qui a rejoint la bande : "pieds alternés au sol - une basket dressée sur les orteils, une sandale, une basket dressée sur les orteils, une sandale -, personne ne vit les ombres mouvantes sous leurs joues, creusées ou gonflées de l'intérieur par la ronde des langue enlacées (...)". Et c'est ce genre de description, envoûtante ou subversive comme une photographie de Larry Clark, qui nous laisse imaginer le reste de la bande : Eddy, Rachid, Mickaël, Ptolémé, ou Carine, Loubna, Nadia côté fille...

Le roman devient en fait le lieu d'une représentation permanente, où chaque personnage connaît parfaitement son rôle et en abuse pour les besoins du spectacle : pour les jeunes,la Plate est une scène où ils s'exhibent, et pour chacune de leur rencontre, "le prologue est invariable". Filles et garçons occupent l'espace comme le ferait une troupe en répétition, autour d'un chef, incarné ici par Eddy, qui dans les moments graves "sait qu'il doit parler". La filiation avec le théâtre est clairement énoncée, confirmée peut-être par le nom du commissaire chargé de débarrasser la Corniche "La bande" : Sylvestre Opéra.

Vieux blasé et jeunes rêveurs

Stéréotype du flic brave mais un poil ambigu, et qu'un passé traumatique a rendu alcoolo, Opéra est, après la jeune Suzanne qui rejoindra rapidement la plate-forme au lieu de la guetter, le deuxième observateur extérieur à l'espace de la Corniche. Armé de ses jumelles, il prend note du moindre mouvement des jeunes. Et si ces derniers peuvent s'afficher splendides du haut de leurs plongeoirs, ils ont aussi, une fois sur terre, d'insouciants rituels qui prêtent à sourire : "ça discute sec, ça rigole, ça s'esclaffe et ça chantonne, ça mange de frites mayonnaise, des beignets, ça boit du Coca, ça commente les magazines, ça se crème le dos, ça se paluche, ça fume, ça prend ses aises, ça se croit chez soi."

Epiés comme des animaux, les gamins seront bientôt traqués comme des bêtes. Le maire déploie les grands moyens : les plongeurs sont verbalisés, des caméras installées sur la corniche, les médias mobilisés, au point que "Zidane et Diam's acceptèrent de tourner un film de prévention, diffusé en boucle sur des écrans installés à la hâte sur les quais du port." Mais la réflexion sur les dérives sécuritaires est à peine esquissée, le récit préférant la prouesse stylistique aux digressions didactiques. Lorsqu'une affaire (de drogue) du Commissaire Opéra viendra s'entrelacer à celle "des petits cons de la corniche", d'autres danses se dessineront : certaines merveilleuses, comme celle d'Eddy et de Suzanne qui apprennent à se désirer, d'autres plus terribles, celle du petit Mario ou de Sylvestre que le destin a décidé de priver de partenaires. Adolescence ardente ou adulte désabusé, bain de soleil ou cuite nocturne, l'écriture de Kerangal sait rendre leur grâce à tous les tableaux.

Maylis de Kerangal, Corniche Kennedy, Verticales, 25 août 2008

Céline Le 19 August 2008

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