Racontez nous votre rencontre avec Hosni, qui deviendra le personnage principal de votre BD...
C'était place Bellecour, à Lyon, début 2007. On a discuté durant toute la nuit. Il m'a demandé ce que je faisais dans la vie, et lorsque je lui ai répondu "de la bd", il m'a alors dit que ça serait une bonne idée d'en faire une "sur les SDF, qui s'appellerait SDF + !"
Je lui ai demandé le sens du "+". Il m'a expliqué que dans son esprit, ce "+" renvoie à toute les individualités et aux parcours cachés par ces trois lettres SDF.
Comment avez-vous travaillé pour transformer son témoignage en texte et en images ?
On s'est revu souvent. Hosni m'a donc naturellement raconté sa vie. J'avais toute la matière pour transposer ça sur papier. Quand nous avons décidé de nous lancer pour de bon dans cette bd, il m'a conduit sur tous les lieux où il avait vécu durant ses sept années de rue. J'ai fait beaucoup de repérage à cette occasion. A partir de cette documentation et de mes notes, je dessinais ensuite dans mon coin et il validait les pages réalisées, ensuite.
Que permet la BD que n'offrent pas les autres formes d'expression (photo journalisme, documentaires vidéo) ? Travaillez vous avec la photo ?
Si j'étais journaliste ou réalisateur, ça aurait eu tout autant de sens d'utiliser ces mediums; mais comme je dessine, il m'était plus logique de passer par cette voie-là pour raconter ce récit, en associant textes et dessins. Ce n'est donc pas un choix voulu en amont, c'est simplement que je ne maîtrise par d'autres formes d'expressions. Cela dit, j'imagine qu'il y a des passerelles évidentes entre toutes celles-ci : la prise de note et le repérage photo sur place ne sont pas loin du journalisme, la mise en scène et la composition d'images rejoignent le langage cinématographique.
Le texte est très littéraire. Ce sont les mots d'Hosni dans les bulles ou avez-vous romancé le propos ?
Ca dépend des passages. Certains sont des expressions ou des tournures qu'il a eues, d'autres ont été écrits à partir des notes collectées sur plusieurs mois. C'était compliqué de synthétiser toutes ces anecdotes et ces pensées en peu de pages, d'essayer de garder malgré tout un langage un peu spontané. J'ai ensuite supprimé toutes les négations dans la version longue, pour fluidifier la lecture.
Comment parle-t-on des SDF sans en faire des « bêtes de foire »?
Je n'aurais jamais pu parler "des SDF". Je n'ai aucune compétence et aucune légitimité pour ça, ne connaissant rien au milieu associatif par exemple. Ici, et c'est ce que j'ai trouvé intéressant, c'est qu'on parlait d'un individu, d'une histoire singulière. Même si Hosni me disait avoir conscience d'incarner plus que son cas personnel en livrant son histoire, je n'ai pas eu la sensation de faire une grande fresque sociale ou une analyse du monde de la rue. L'idée était donc de parler non pas des SDF, mais d'un homme qui a connu cela à un moment de sa vie et qui souhaitait en parler.
Le mode de narration, qui ménage beaucoup de « silences », vous est-il venu naturellement ?
Oui, assez rapidement car Hosni est tout simplement quelqu'un qui gamberge pas mal tout seul et fume comme un pompier. Il me semble qu'il fallait quelques cases de respirations qui, outre qu'elles étaient crédibles avec le personnage, permettait de rythmer un peu la narration.
Considérez-vous votre BD comme un reportage ?
On m'avait conseillé de lire
Dans la dèche à Paris et à Londres de
George Orwell, quand je commençais à bosser sur le découpage. Orwell raconte de manière très sobre des histoires similaires, et parle de "journal de voyage" dans son processus d'écriture. Ca me semble donc assez juste de faire le pont avec du reportage, comme on poserait un dictaphone ou une caméra.
Quelles sont vos principales références/inspirations artistiques ? Avez-vous des modèles en dehors du monde de la bd ?
Mes références sont de moins en moins tournées vers la BD, à vrai dire. Je n'en lis plus qu'au compte-gouttes. Mais si vous voulez quelques noms, en BD ça donnerait : Baudoin, Gipi, Peeters,
Larcenet, Squarzoni, Gaultier,
Guibert, De Crecy, Springer... entre autres. Il y a la lecture de bouquins (littéraire ou d'actu) qui m'inspire en premier lieu, le cinéma forcément, et la peinture de manière générale - bien que sur ce projet ça ne soit pas très visible. J'imagine souvent, en faisant des planches, que j'ai une caméra en papier, le budget en moins !
Qu'est-ce qui vous amène a traiter des sujets aussi variés que Nietzsche et le conflit israélo-palestinien ?
Même si de l'extérieur ça peut sembler hétérogène, j'ai le sentiment de rester sur un même axe, quelques soient les projets en fait.
Hosni parle de la libération d'un individu par rapport à un carcan social,
Nietzsche d'une libération de l'emprise religieuse et morale, et mes projets en cours sur la Palestine et l'Algérie racontent des luttes de libérations et d'indépendances. Je vais me rendre au Vietnam prochainement pour préparer un récit d'après un ancien déserteur français qui a rejoint les rangs du Viet-Minh au nom des valeurs qui lui semblaient être celles de la France, je perçois ça toujours dans le même sillon.
Vous voyagez beaucoup, on est loin du cliché de l'auteur de BD parqué dans sa chambre...
A vrai dire, je suis un peu schizo là-dessus. En France, je ne sors pas et je ne vois presque personne. C'est très monacal et misanthrope comme vie ! Parallèlement, la sédentarité me pèse et j'ai régulièrement besoin d'aller voir ailleurs, de ne pas fondre sur mon siège, de ne pas stagner. De fait, je voyage régulièrement.
Propos recueillis par Eric Vernay