La toile de Babylon Babies est immense, l’action truculente, la fiction un univers dans lequel jamais le lecteur ne s’est autant senti à son aise.
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entretien avec Maurice Dantec paru à l'époque de Babylon Babies.
L’information, la seule richesse véritable de ce monde technologico-humain, est éclatée en une multitude de réseaux imperméables qui se déploient à l’échelle mondiale via le Web, et à l’exacte image de la toile. D’une cellule de décision, d’un réseau de communication à l’autre. C'est toujours la même reduplication sans terme de choses sues et de choses cachées, de rétentions définitives et de divulgations savamment dosées ; ne diffèrent que le niveau d’appartenance à la hiérarchie, la tolérance au cynisme et à l’horreur.
Les mecs du Monde Diplomatique n'auraient là qu'à bien se tenir
Mais nous n’en savons jamais assez, le lecteur est perpétuellement dépassé. D’interdictions impérieuses en accréditations partielles, nous progressons dans un
monde contrôlé et savamment maîtrisé jusqu’à des degrés qui dépassent toutes les pires conjectures des plus paranoïaques de nos observateurs politiques, sociaux et économiques - les mecs du Monde diplomatique n’auraient là qu’à bien se tenir, mais sans jamais parvenir au bout, mais sans en avoir jamais assez.
L’imagination de Dantec reduplique en effet à l’infini tout ce qu’ils décrivent du monde dans lequel nous vivons et vivrons, mais à cela il ajoute la force de la fiction, la déferlante de ses lectures, la virulence de son humour, la passion de ses personnages, tous devenus des super-héros hallucinants et hallucinés.
A n’en prendre qu’un, on reviendrait encore et toujours sur Toorop. Toorop et son self-control légendaire, Toorop et sa facilité à la répartie cinglante, qui nous en ferait presque aimer la Bosnie. Il nous revient tout droit de La Sirène rouge (1993), le premier opus du maître à présent incontestable du méga-thriller (à lire également, Les Racines du mal, 1995, toujours à la Série noire). Mercenaire de la paix en ex-Yougoslavie (pour les massacres, se reporter au texte d'Olivier Py sur Srebrenica), sniper lecteur de Lao-Tseu et de Deleuze, mutant-guerrier gonflé aux amphétamines, Toorop réussit à incarner toute l’humanité et la compréhension dont sont capables les anti-héros.
Sniper lecteur de Lao-Tseu et de Deleuze, mercenaire gonflé aux amphétamines
Dans Babylon babies, la mission qui lui est confiée paraît à première vue simplissime : convoyer, pour le compte d’un sergent mafieux de l’ex-armée soviétique, une femme vers Montréal et, en échange d’une somme rondelette, tenter également de percer le secret de son transfert. Mais son commanditaire russe n’est qu’un intercesseur qui cherche à devancer son supérieur, qui lui-même est un big boss mafieux qui ne possède pas le pouvoir de décision, etc…
Nous sommes en 2013. Deux mafias russe et nippone se font la guerre, pour la conquête d’un nouveau marché biotech. Elles travaillent en sous-traitance avec deux sectes concurrentes, l’Eglise noélite et l’Eglise de la Nouvelle Résurrection, elles-mêmes supportées par deux bandes rivales de Motards. L’enjeu, Marie Zorn, cette espèce de cobaye humain bientôt supposée être porteuse de virus psychotiques. Les Balkans s’enflamment, une guerre de libération divertissant parallèlement les généraux russes et le lecteur.
Nouvelles technologies, gestion des activités prohibées à la pointe de la logistique, recherches ultra pointues sur la bioéthique et le clonage humain, élaboration de molécules psychotropes ou hallucinogènes directement élaborées depuis la structure ADN des consommateurs, représentent l’essentiel des enjeux financiers de l’époque, en plus des guerres et des activités de trafics traditionnelles.
Une espècede Diderot cyborg
Mais tout ceci n’est qu’un aspect infime, ou qu’une trame, l’action et les péripéties étant encore une fois absolument inénarrables. Dantec, c’est une lecture-événement et une lecture-passion. Pour ceux qui n’y auraient pas encore goûté, sachez que son imagination vertigineuse dépasse tous les cadres traditionnels de la SF et du polar. Et parce qu’il a une capacité prodigieuse à ingurgiter, digérer et dégorger l’actualité, il se trouve pas loin de réinventer le roman contemporain : tout, absolument tout, devient matière à la plus incroyable des fictions non sans évoquer une espèce de Diderot cyborg.
Alors, Dantec ou le neveu de Diderot ? Pour l’heure, ce qui est sûr, c'est qu'il se trouve aux antipodes des grosses machines du thriller américain. Et sa verve romanesque se déploie sur tous les fronts de la littérature : littérature de combat, roman de guerre, roman policier, thriller, fulminations stratégico-militaires, extrapolations contemporaines, roman d’actualité, chroniques CNN, roman cyborg, délires psychanalico-métaphysiques, néo-anti-psychiatrie, hallucinations technos…
Arnaud
Le 16 mars 2008