Par une douce journée du mois d'avril, deux agents de Fluctuat, au lieu de se prélasser sur les berges d'un cours d'eau au soleil, poirautaient depuis une demie-heure dans le hall des éditions Gallimard, parmi les effluves de parfums Chanel, les yeux remplis d'images de belles plantes en tailleurs Yves Saint-Laurent.
Il était 15h30 et visiblement l'attachée de presse avait du mal à réveiller Monsieur Maurice pour qu'il soit en état de donner une interview.
Au bout de deux interventions auprès d'une secrétaire au regard dédaigneux, on nous a invité à monter l'escalier et pénétrer dans l'antre sacré. Une grande salle pleine de glaces, avec une table dont la longeur ferait pâlir d'envie plus d'une ambassade. Au bout, trônait un cowboy, un Stetson noir enfoncé sur la tête, des lunettes de soleil sur le nez, un Bomber synthétique sur les épaules. Maurice Dantec dans toute sa splendeur. The cyber-écrivain. Calme, stoïque (nous n'étions que les premiers sur une longue liste d'emmerdeurs qu'il devrait se coltiner dans la journée). Seules ses mains s'agitaient fébrilement à rouler, rouler, rouler...
Ce qu'il nous a raconté ? C'est une longue histoire... Il est préférable que vous vous débrouilliez vous-mêmes...Entretien réalisé par maya szymanowska (textes) et fx couval (photos)
MS
: Est-ce que tu pourrais te définir politiquement ?
Es-tu un anarchiste de droite ?
Maurice Dantec : On m’a catalogué comme ça. Mais je
laisse aux gens le soin de mettre des étiquettes. Je
ne vais pas commencer à m’en coller moi-même.
Cela ne m’intéresse pas. Le champs politique
français est mort, il est plein des nécroses
vivantes. C’est quoi la politique ? C’est choisir
entre De Villiers et Edith Cresson ? C’est choisir
entre la Commission de Bruxelles et rien ? Moi j’ai
choisi les Etats-Unis. J’aurais voulu dire les Etats-Unis
d’Europe. Mais personne ne veut les faire. C’est
pour cela que je suis parti. C’est pour cela que j’ai
décidé de devenir Américain. Là-bas,
c’est fait. On peut passer à autre chose comme
le séquençage du génome humain, comme
le clonage, comme la colonisation de Mars. Qu’ils feront,
n’en déplaise à nos Claude Allègre.
FX
: Le Canada, n'est-ce pas un Etat-Nation ?
DANTEC:
Non, c’est un état fédéral , qui
se considère même plus communautaire. Le problème
du Québec est un problème à régler,
mais à mon avis c’est un problème qui
va se régler très , très vite. Comme
dans Babylon Babies, le problème est réglé,
le Québec devient un Etat libre associé.
MS
: Crois-tu que l’Europe a fait son temps ?
DANTEC
: C’est pire que cela. Elle a creusé sa tombe.
Tant qu’on verra dans ce pays cette alliance que Sollers
appelle Vichy-Moscou. On la voit avec le SNES dans la rue,
le GUD, le Front National. Ils sont tous pour l’arrêt
des bombardements au Kosovo, parce que Milosevic c’est
leur pote, et qu’ils allaient tous à l’époque
passer des vacances dans le Sud de la Yougoslavie.
MS
: Que penses-tu de cette nouvelle technologie ?
DANTEC
: C’est un autre média , mais ce n’est
pas tout à fait un autre média. C’est
aussi une nouvelle biosphère. Une sorte de biosphère
numérique. Qui n’amène pourtant ni démocratisation
symbiotique, ni l’horreur économique, décrite
par d’autres. L'internet permet plus de libertés,
donc plus de crimes.
MS
: Est-ce à dire que cette sphère-là va
être investie par tous les crimes ?
DANTEC
: Elle l’est déjà. Le fait que les Serbes
ont tentés de pirater un satellite de l’Otan,
le fait qu’en ce moment les équipes du Pentagone
qui travaillent ardemment à leur rendre la monnaie
de la pièce, etc.. Ca y est, la guerre électronique
a commencé, la troisième guerre aussi.
MS
: Parlons de ton dernier roman Babylon Babies. Combien de
temps as-tu mis pour l'écrire ?
DANTEC
: Deux ans et demi environ. Je suis passé par deux
phases : une première exponentielle, puis un an d'élagage
et de recontruction. Le bouquin a été réécrit
dix fois. Le processus d’écriture est pour moi
quelque chose de très complexe. C’est pour cela
que dans Babylon Babies il y a des actes extrêmement
conscients, des mises en abymes. Le processus littéraire
devient l'objet même de la narration. Par le biais des
personnages schizophrènes, par le biais de Marie Zorn
ou Joe-Jane.
MS
: Pourquoi écris-tu plutôt des romans noirs ?
DANTEC
: Peut-on écrire autre chose aujourd’hui ? C’est
quoi un roman noir, d’abord ? La plupart des romans
qui se prétendent noirs aujourd’hui, je dirais
plutôt que ce sont des romans rouges. Pour ne pas dire
rouges-bruns, pour certains. Les soi-disant romanciers noirs,
sont plutôt des littérateurs rouges , qui seraient
mieux à leur place au syndicat des écrivains
de Moscou. Il n’y a rien là-dedans. On parle
de quoi ? Le mouvement social de 95 ? C’est ça
le social ? Les gens qui se mettent en grève, c’est
important ? Ah bon ?
MS
: Où te places-tu dans l’horizon du polar ou
du roman noir français ?
DANTEC
: Ailleurs.
MS
: Au Canada ?
DANTEC
: Oui, c’est ça oui. Peut-être même
plutôt sur la planète Mars. Je ne crois pas aux
gens, je n’aime pas parler des gens, je crois aux manipulations
transgéniques dans la littérature. Je me méfie
des gens qui se définissent à priori "auteurs
de romans noirs". C’est un hasard et une amitié
qui m'ont mené à la Série Noire et à
la Noire. J’aurais pu être ailleurs. Tout le
monde le sait. J’en ai rien à tanquer de tout
ça. La différence entre la littérature
américaine et le polar français, c’est
la différence entre Américan Tabloïd et
99% de la production française qui se prétend
être des polars. Les problèmes traités
par le polar français ne sont pas les miens. Je n'aime
pas les héros au grand cœur. On se demande comment
ils bouffent tous les jours. Ils descendent d’une rame
de métro pour faire détaler six skinheads à
eux tout seuls . J’ai jamais eu d’expérience
comme ça dans ma vie. La seule fois où j’ai
rencontré six skinheads , je suis parti tout seul en
courant.
MS
: Est-ce que tu écris sous l’influence des drogues
?
DANTEC
: Oui, j'écris sous l'influence du cannabis en particulier
pour une consommation quotidienne et d'autres drogues plus
puissantes, quand j’en ai besoin. Le LSD par exemple.
MS
: Quelles sont tes références littéraires
?
DANTEC
: La science fiction psychédélique des années
’60-’70 : Philip K. Dick, Ballard, Bruner, Zelazny,
Frank Herbert.
MS
: Tu prépares un autre livre avec Toorop comme héros
?
DANTEC
: Oui, mais je vais d'abord prendre un an de vacances…
Je ne sais pas où je vais.
MS
: Passons à d’autres auteurs que tu aimes, dont
tu te réclames. Tu cites toujours des auteurs américains,
jamais d’auteurs français, voire tout simplement
européens...
DANTEC : Je me suis arrêté à l’Europe
des années trente. Je pourrais citer Kafka, Stefan
Zweig. Je pourrais aller au-delà, je pourrais citer
Flaubert, Chrétien de Troyes, l’épopée
de Gilgamesh, la Bible. Evidemment, la littérature
qui m’a le plus influencée , est celle de la
deuxième moitié du XXe siècle. C’est
le moment où la littérature américaine
, comme l’ensemble de la culture américaine
a atteint son apogée, est devenue une des cultures
dominantes. J’ai de la compassion pour la littérature
française d' après la Deuxième Guerre
Mondiale.
MS
: Mais tu as encensé Houellebecq dans l’interview
dans les Inrockuptibles...
DANTEC
: Oui, parce que Houellebecq me semble un écrivain
important. Qui commence à s'attaquer à des problèmes
qui dans ce pays ont été trop longtemps en suspens
: les rapports entre la science et l’homme, la sexualité.
C’est un des derniers bouquins que j’ai lu avant
les Racines. Quand j’écris, je ne lis plus,
je me ferme. Ce qui m’a amusé en lisant les
critiques, c’est que personne n’a vu un truc
énorme. A savoir que Houellebecque traduit par l'écriture
l’expérience d’Allan Aspes sur la corrélation
entre les particules subatomiques. Michel et Bruno , ce sont
deux particules opposées. Quand Michel fait une expérience,
c’est Bruno qui en tire des conclusions et vice-versa.
MS
: Es-tu schizo ?
DANTEC
: Je crois que tout écrivain qui doit s’assumer
comme tel, doit au moins flirter avec ça. Ce n’est
pas possible autrement.
MS
: Marie Zorn est l’image d’un écrivain
qui remplace dieu.
DANTEC
: Ma Marie, ce n’est pas un écrivain, Marie
Zorn c’est la littérature. C’est le flot
verbal continu, la génération sans fin , l’éternel
retour comme disait Nietzsche du grand fleuve cosmique de
l’ADN et du cerveau, sans limite.
MS
: Toorop, le protagoniste de Sirène Rouge et de Babylon
Babies est un super-héros. Il échappe à
tous les cataclismes. Tes livres ressemblent à des
films de John Woo.
DANTEC
: J’aime bien John Woo. Cependant, mon héros,
je le vois plus comme un Clint Eastwood, maintenant qu’il
a pris de la bouteille.
MS
: C’est un peu un héros au grand cœur.
DANTEC:
En quoi est-ce un héros au grand cœur ? Je fais
tout pour en faire un être relativement implacable,
qui peut tuer quarante personnes en 480 pages. On m’a
dit, c’est un héros idéaliste. Ah bon
? Un mercenaire qui s’engage en Bosnie-Herzegovine,
qui va combattre avec une centaine de fêlés,
est-ce un idéaliste?
MS
: Finalement il se retrouve toujours du bon côté…
DANTEC
: Mais il aurait pu aller du mauvais. Qu’est ce qu’on
en sait ?
MS
: Il combat toujours pour la liberté.
DANTEC
: Ah, oui, je comprends mieux... Comment je vais me sortir
de là ? Toorop est un guerrier professionnel. C’est
un peu un Mad Max, mais il n’était pas prédisposé
à le devenir. Au départ il voulait devenir écrivain.
C’est mon double négatif ; l’homme que
je ne suis pas devenu. Je me suis créé une entité
négative. Toorop est allé au bout d’un
certain nombre de choix, que j’aurais pu faire, et
il les assume. J’ai essayé de bien traduire
ça. Par exemple il ne sauve pas Marie Zorn par idéalisme.
Il est chargé contre monnaie sonnante et trébuchante
de la protéger. C’est un professionnel, il fait
son job.
MS
: Mais il a du mal à l’avouer…
DANTEC:
Quand Marie Zorn lui pose la question , pourquoi il fait ça,
c’est pourquoi il fait tout ça, comment il est
venu à faire ce qu’il fait. Toorop est devenu
soldat parce qu’une guerre s’est déclenchée
en Europe, et il s’y est engagé , parce qu’il
y a trouvé du plaisir, parce qu'il a vu que c’était
son truc. L’héroïsme est une réaction
particulière face à une situation plus que particulière.
L’héroïsme ne peut se manifester que si,
par exemple, Gallimard prend feu. Qui fuit ? Qui sauve la
personne qui brûle à côté d’elle?
MS
: Le Toorop dont tu parles semble pourtant bien sentimental
à la fin de la Sirène Rouge.
DANTEC
: Absolument, cette fin est beaucoup trop sentimentale, c’est
une fin ratée, parce que j’étais soumis
à la pression du temps, parce que je n’avais
pas conscience d’un certain nombre de problématiques
littéraires qui étaient posées par le
travail d'écrivain. C’était mon premier
livre. Pour ne rien cacher, j’ai un peu bâclé
la fin. Et effectivement , elle est un peu sentimentale. Mais
à ce moment-là, Toorop a 33 ans, il a encore
des reliquats d’humanité. Mais ce n’est
pas non plus un mercenaire opportuniste. Il est assez atypique.
C’est un individualiste. La guerre, il en fait son
métier, parce que ça lui apprend des choses.
Il est curieux. Et la guerre c’est une des activités
humaines où l’humain se révèle
le mieux, que ce soit dans la lâcheté, le courage,
l’intelligence, et parfois aussi l’émotion.
MS
: C’est terrible de penser cela...
DANTEC
: Je le pense, oui. Toorop le pense aussi.
MS
: As-tu déjà fait la guerre ?
DANTEC:
On va dire oui.
MS
: Où ?
DANTEC
: Je ne peux pas en parler. C’est autre chose. Je n'en
parlerai pas. Il n’y a pas une période de l’histoire
humaine où il n’y a pas de conflit. Quand des
politiciens ou des idéologues prétendent un
jour construire une humanité sans conflit, je dis :
ces gens-là, ils voudraient tuer l’humain. Il
n’y aura plus d’humains le jour où il
n’y aura plus de guerre. Il y aura autre chose, je
ne dis pas, mais plus d’humains. L’humain c’est
un prédateur. C’est un mécanisme de retournement
contre la nature.
MS
: Si tu soutiens cela , que c’est dans la guerre que
l’être humain se révèle, pourquoi
ne vas-tu pas la faire, la guerre ?
DANTEC
: Figure-toi que j’y pense chaque jour. Mais pour des
raisons de vie privée, c’est un choix que je
ne peux plus faire. Quand t’as une femme et un enfant
il y a des risques personnels que tu remets à plus
tard. Je n’ai pas dit que c’est uniquement dans
la guerre que l’humanité se révèle.
Mais c'est pourtant souvent le cas, on le voit bien au Kosovo.
Ce n’est pas de l’inhumanité. Il faut
relire Hannah Arendt pour comprendre qu’Eischmann était
parfaitement humain, comme disait Nietzsche, trop humain.
Ce n’est pas l’inhumanité qui me fais
peur, au contraire, c’est l’humanité
qui me déçoit.
MS
: De tes livres émane cependant une espèce d’humanisme
impuissant face à ce qui arrive.
DANTEC
: On conserve toujours une nostalgie secrète pour un
âge d’or qui est impossible.
MS
: Dans tes bouquins, il y a toujours des bunkers qui sont
des havres de paix…
DANTEC
: Crois-tu vraiment que le bunker de Babylon Babies soit un
havre de paix ? Ces gens-là sont en guerre permanente.
Vis-à-vis de leur propre camp , vis-à-vis de
l’extérieur. Ce n’est pas une communauté
pacifiste. Ils sont en guerre y compris contre eux-mêmes.
Leur objectif est de dissoudre leur humanité dans les
machines.
La
vie de Maurice Dantec résonne de musiques diverses.
Dans les années 80, il tronquait le soir sa tenue de
concepteur de pub, contre les frusques d'un rocker. Il abondonne
en 90 son groupe Artefact et sa carrière de musicien
pour se tourner vers la littérature. Cependant tous
ses romans sont précédés d'une bibliographie
résumant les influences musicales qui ont accompagné,
influencé, soutenu son travail d'écrivain. Et
voilà qu' à l'occasion de sa tournée
promotionnelle à Paris liée à la sortie
de son dernier roman Babylon Babies, il participe au concert
de Schizotrope à la Maroquinerie, en compagnie de Richard
Pinhas, le fondateur de la cold wave. Serait-ce un retour
à la musique ?
DANTEC
: Non, pas vraiment. Je n’ai plus d’instrument
de musique. Quand j’ai commencé à écrire
, j’ai arrêté la musique. Je me suis remis à en faire uniquement avec mon ami Richard Pinhas.
Je travaille avec lui dans le cadre de deux projets musicaux.
D'une part il s'agit de Schizotrope, où je ne joue
qu'un rôle d'interprète. Je prête ma voix,
qui est d'ailleurs retraitée ensuite, pour lire les
textes de Gilles Deleuze. C'est Richard qui compose la musique.
On envisage de faire pareil avec les textes de Nietzsche.
On compte monter une sorte de café philosophique électronique.
Nous
avons encore à résoudre quelques problèmes
techniques. Durant le concert à la Maroquinerie on
n'entendait pas bien ma voix. Il faut qu'on travaille sur
l'intelligibilité des textes philosophiques lus, même
si le sens du texte n'est pas pour nous la chose la plus importante,
mais sa mélodie interne. On ne veut pas faire de la
récitation, ou une lecture avec une guitare sèche.
On veut que la voix de Deleuze, la musique, les images forment
un organisme plus ou moins cohérent.
D'autre
part, Richard Pinhas remonte Heldone, son ancien groupe de
rock. La nouvelle formation comprend des jeunes de 20-25 ans.
A la batterie : Antoine Paganotti, à la basse : Olivier
Mancier, le bassiste d’Ulan Bator, au clavier : Benoît
Wizmann, au chant : David Corn. Les textes sont composés
par Norman Spinrad et moi-même. J’interviens
comme musicien de manière très épisodique.
Je joue sur un synthétiseur analogique. J’ai
fourni plus un travail de parolier que de musicien.
MS
: Etais-tu lié avec les gens formant ce qu’on
appelle la Blank Generation ?
DANTEC
: Oui, je connaissais bien Daniel Darc, à l’époque
où il avait Taxi Girl et moi Artefact. Mais le punk
en France c’était vraiment un phénomène
de révolte microscopique. Ce n’était
pas une révolte contre la société, mais
contre le rock. A l’époque, quand j’avais
18 ans , la politique, on n’en avait rien à
foutre. Cela n’a pas beaucoup changé. Nous,
ce que l’on cherchait, c’était une esthétique,
des artistes qui pouvaient nous apporter quelque chose. Or,
en 76 le rock dans son ensemble est devenu un truc de pachyderme
post-hippie insupportable.
Le
punk s’est constitué contre ses grands frères
des années 60. Mais cela dépasse les cadres
générationnels. Sur 300 groupes de punk à
Paris, 280 étaient largement inintéressants.
On ne peut pas parler de génération quand il
s’agit en fait de 25 individus. C’est pour cela
que je ne crois pas aux générations. Je cois
aux individus, aux micro groupes d’individus.
MS
:Quels étaient tes groupes fétiches ?
DANTEC
: J'étais un grand fan de Métal Urbain.Ce sont
eux qui ont été à l’origine de
la cold wave. En mars 77, je les ai vu pour la première
fois en concert, j’étais encore au lycée.
Un groupe de rock électronique comme Nine inch Nails,
apparu dix ans plus tard, doit beaucoup à la cold wave
anglaise qui doit beaucoup au Métal Urbain . Ce qui
est drôle dans ce pays, c’est que les pionniers
sont toujours ici, toujours en France. Mais à l’époque,
il n’y avait pas de structure alternative et le showbizz
qui existait, au mieux, a produit Dutronc.
MS
: Crois-tu que cela ait beaucoup changé ?
DANTEC
: Oui, cela a beaucoup changé. Les gens de cette génération
qui sont maintenant à la tête des maisons de
disques ont écouté autre chose que de la variétoche
à 2 F dans les années 70. Il y a eu tout de
même 20 ans de culture française rock, malgré
Trust et Indochine.
MS
: Qu’est-ce que tu écoutes maintenant ?
DANTEC
: J’écoute de la musique électronique,
de diverses obédiences , du rock industriel, Nine inch
Nails, Skinny Puppy, du trip hop anglais, de la techno, Scanner,
Mars on Mars, Prodigy. J’ai un peu écouté
John Zorn et Fred Frith. J’aime bien les vieilleries
, je pourrais me remettre à écouter Sergent
Peppers, Electric Ladyland ou Lou Reed ou un vieux Stooges.
Parfois j’écoute aussi de la musique classique
: Wagner, Beethoven ou Mozart. J’aime beaucoup les
compositeurs russes : Rachmaninov, Mussorsky, Chostakovitch,
Stravinsky.Quand j’étais adolescent, j'ai écouté
en boucle Les steppes de l’Asie Centrale de Borodine.
Ma mère écoutait ce morceau sans discontinuer.
Je le connais par coeur.
MS
: Est-ce que tu crois à tes anticipations ?
DANTEC
: Je suis un peu obligé d’y croire. Mais je
n’aime pas le mot croire.
MS
: Tu crois en Dieu ?
DANTEC
: Je me permettrais un aphorisme qui est de moi d’ailleurs
: "Aujourd’hui, le moyen le plus sûr de
s’approcher de divin, c’est de douter de lui."
Quels types de relations peut-on maintenant avoir avec Dieu,
quand l’homme l’a tué ? Je suis en train
de me pencher sur Saint Augustin. J’étais resté
à Nietzsche par rapport à cela. Dieu, c’est
quoi ? C’est le cosmos, reprenons Spinoza et disons
cela comme prolégomène. A partir de cela on
peut peut-être commencer à discuter. Qu’est-ce
que Dieu dans l’histoire ? C’est là que
les penseurs comme Nietzsche sont indispensables pour comprendre
que, d’une part la morale, d’autre part la religion
sont des productions humaines. Il n’y a pas de morale
ni de religion avant l’apparition de l’homme.
Donc on peut dire qu’il n’y a pas dieu avant
l’apparition de l’homme. Ce qui ne veut pas
dire , qu’il n'y ait pas un dieu cosmique, appelons-le
le dieu big bang. Mais cela sera toujours, comme le disent
les vieux cabalistes, l’infini inatteignable, le vrai
dieu, celui qui a créé le monde. Ce principe
premier, on ne peut même pas le nommer, les juifs le
savent. Parce qu'on ne peut pas savoir ce que c’est,
puisqu’il est avant toute chose. Cette limite est infranchissable.
Cette limite, les cabalistes ont essayé de la conceptualiser.
On peut y voir le dieu créateur, celui qui se manifeste
dans le cosmos. On peut douter de son existence, mais non
pas de sa virtualité.
Dieu
c’est une création humaine. A partir du moment
où dans l’histoire l’homme tue dieu,
le remplace, cela s’est passé au XIXème
siècle avec l’invention du capitalisme industriel,
on doit se poser de nouvelles questions.
MS
: Les reliquats des religions dans tes livres sont représentés
par les sectes.
DANTEC
: La religion a toujours été une secte. L’Eglise
catholique en est une. Cela fait partie du mode de production
du religieux. Le religieux pour connaître dieu est obligé
de se séparer de l’humain. Les religions ont
un aspect paradoxal. D’un côté elles créent
un processus communautaire, de lien entre les gens, mais ce
processus ne peut naître que d’une scission préalable
du reste de l’humain, du reste des religions, de l’état
antérieur du monde. Les sectes ont toujours été
pour moi un facteur extrêmement dynamique dans l’histoire
humaine. Le christianisme, les Rosicruciens, les Francs-Maçons,
l’Islam ont été des histoires de sectes.
MS : Les sectes dans Babylon Babies veulent prendre la place de Dieu.
DANTEC
: Evidemment, cette place est toujours vide. On a beau tenter
de l'investir, elle reste toujours vacante.
MS : Tu dis croire à la manipulation transgénique, à la théorie de l'évolution de Darwin. On t'as même reproché d'être eugéniste. Est-le cas ? Il est vrai que toutes tes héroïnes sont des magnifiques blondes aux yeux invariablement bleus...
DANTEC
: Je n’ai pas de problèmes moraux par rapport
à l’eugénisme. Le seul problème
est son manque d’efficacité. En ce qui concerne
mes héroïnes, j’ai fait exprès.
Par rapport au politiquement correct, je me suis dit, allons-y
à fond. Après tout, cela pourrait très
bien survenir comme ça. Et ça risque peut-être
même de survenir comme ça. Je n’ai pas
de préjugés. Je n’ai pas de préjugés
contre les races, parce que je n’y crois pas. Je n’ai
pas plus de préjugés contre un Bantou que contre
un Danois. Je ne suis pas payé pour être un militant
anti-raciste. Je suis payé pour créer des machines
romanesques qui détraquent suffisamment l’ordre
social engrammé dans les têtes des individus
qui les lisent.
MS
: Crois-tu que tes livres ont ce pouvoir ?
DANTEC:
J’espère..
MS
: Dans une interview, tu disais que les nouvelles technologies
constituent un nouveau territoire criminel donc un territoire
romanesque. Comme si le crime et le roman marchaient main
dans la main...
DANTEC
: Cite-moi un roman où le crime ne joue pas. Ce ne
sont pas des romans. Le roman doit être un acte criminel
et asocial.
MS
: Le serial killer serait-il une incarnation d’un futur
surhomme issue d'une mauvaise mutation ?
DANTEC
: Oui, car les mutations sont toujours coextensives. C’est
le problème de la liberté. La liberté
n’est valable que pour quelques individus. Les serial
killers existent depuis très longtemps. Prenons comme
exemple la comtesse de Batory , comtesse hongroise du début
du XVIIe siècle, qui emprisonnait nues des servantes
par des nuits d’hiver pour en faire des statues de
glace, ou qui recueillait le sang de jeunes vierges qu’elle
kidnappait dans les villages aux alentours. Le sang lui servait
à soigner sa peau. C’était à l’époque
un acte déviant de l’aristocratie. Des monstres
de cette trempe, on en trouvait un par siècle. A partir
du moment où la démocratie surgit, le crime
se démocratise lui aussi. Ce phénomène
de serial killer existe aussi en France. Les rubriques de
faits divers en attestent. On a le nez écrasé
sur le guidon, mais personne ne veut le voir. Le réseau
Dutroux, excuse-moi du mauvais jeu de mots, a été
enterré par les politicards de Belgique.Ces tueurs
en série existent bel et bien et sont beaucoup plus
inquiétants que les imbéciles que la police
française attrape de temps en temps.
MS
: Pourquoi, d’après toi, le serial killer est
le personnage central de nombreux romans contemporains?
DANTEC
: James Ellroy fut un précurseur. Il s’est intéressé
au phénomène non pas de façon anecdotique,
mais en connaissance de cause. Pour des raisons qui étaient
d’ordre personnel. D’autres ont découvert
là un filon. Cela ne m’intéresse pas
en soi, mais parce que cela nous ouvre sur certaines particularités
de l'humanité de la fin du XXe siècle. C’est
toujours plus facile d’expliquer la tectonique des
plaques quand on est au-dessus d’un volcan. Et expliquer
ce n’est même pas notre boulot, notre boulot
consiste juste à montrer cette réalité.
Et d’essayer de la comprendre. Je l’ai un peu
comprise. Mais c’est comme la science. Au fur et à
mesure que tu apprends, tu comprends que ce qui te reste à
comprendre est encore plus vaste.
MS
: Est-ce que tu as déjà regardé des snuffs
?
DANTEC
:
Non,
je ne suis jamais tombé dessus. Je connais Coste, celui
qui fait des faux snuff movies. Il faisait des performances
scatos dans les catacombes. J’ai assisté à
l'une d’entre elles. Je l’ai même filmée.
MS
: C’est de là que t’es venue l’idée
de la Sirène Rouge ?
DANTEC
: Non, l'idée m'est venue de l’information que
j’avais sur l’existence de tels produits. On
sait aujourd’hui que des cadres de l’armée
serbe de Bosnie ont utilisé des caméscopes pour
filmer des tortures qu’ils infligeaient à leurs
prisonniers croates ou musulmans. Je n'ai finalement que deux
ou trois thèmes qui se retrouvent dans mes bouquins.
Un : le crime fait partie du dispositif technique. Deux :
il n’y a pas de différence fondamentale entre
l’artificiel et le naturel, entre machine et vivant.