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Technosmose

Manuel de survie en milieu inhumain

Destins croisés dans un futur proche où tout est subtilement mis en place pour rendre la vie moins humaine. Telle est la base de Technosmose, sixième roman de Mathieu Terence. Une vision sinistre d'un avenir aseptisé, où le seul moyen de "desceller le carcan mortifère de la technique" serait d'user des puissances subversives de l'art et de l'amour. Explication.
La question du devenir de l'humanité dans une société dominée par la technique en voie de déshumanisation progressive (qu'elle soit morale, sociale ou biotique), semble hanter la littérature contemporaine. C'est particulièrement flagrant en cette rentrée littéraire 2007, le sujet généralement omniprésent dans le champ de la littérature d'anticipation, occupe l'esprit de nombreux romanciers dits "généralistes". On l'a vu avec Cartographie des nuages et O Révolutions, on le retrouve dans Technosmose dernier roman du talentueux Mathieu Terence.
A ce propos, ne vous fiez pas à sa taille, Technosmose est un roman aux proportions modestes, mais aux vastes ambitions. Terence raconte deux histoires en parallèle et suit le destin de deux personnages qui finiront par se croiser. L'une purge une longue peine de prison dans un établissement "modèle" en Colombie Britannique, l'autre travaille pour le compte d'un mystérieux architecte à l'origine d'une conception révolutionnaire de l'urbanisme en enfouissant tous ses bâtiments. La thématique de l'enfermement, subi ou volontaire, ainsi que celle, plus vaste, du "devenir machine de l'homme", est bien entendu présente tout au long de cet étonnant roman.

Théologie panoptique
Dès les premières pages de Technosmose, le lecteur est plongé dans un univers carcéral glacé et ultra-technologique, régit par une monotonie abrutissante. Décrit dans un luxe de vocabulaire technique, la prison modèle d'Atlin comporte une particularité, et non des moindres : elle est souterraine. Enfouie à plus de soixante-dix mètres de profondeur et dotée d'un "arsenal de contrôle furtif" extrêmement sophistiqué, Atlin encourage les activités répétitives vouées à la discrète mécanisation de l'être humain. Dans cet univers panoptique sans barreau et aux vitres polarisées, le moindre mouvement, même nocturne, est surveillé. Pourtant dès son arrivée, Iris Ferréol, incarcérée pour le meurtre de son mari, n'aura de cesse de rechercher un moyen pour s'évader de ce lieu dont on ne s'enfuit pas. Une activité qui reste principalement intellectuelle, puisque chaque geste doit correspondre à une norme préétablie par l'établissement pénitentiaire. De fait, personne ne s'est jamais évadé d'Atlin. De son côté, un jeune homme anonyme, journaliste de formation et mécontent de sa vie, se voit proposer un travail de collecte d'information autour de la personnalité d'Otto Maas, mystérieux architecte omniscient, à l'origine du concept d'involution architecturale. Un projet entamé par l'enfouissement du parc nucléaire mondial menacé par le terrorisme international et bientôt suivi d'une vague d'inhumation de sites dits "sensibles", dont fait évidemment partie la prison d'Atlin. A partir de là, un paradoxe s'impose tout au long du livre : dans sa volonté même de sortir du carcan de l'emprisonnement, l'existence d'Iris Ferréol, la prisonnière, s'avère finalement aussi pleine et entière que celle de l'assistant de l'architecte est régie par la monotonie et l'ennui.

Eros contre la machine
Personnage plutôt falot, l'assistant anonyme (à aucun moment il n'est nommé, ce qui renforce la sensation d'un manque de personnalité) a décidément la fascination facile. Tout d'abord hypnotisé par Otto Maas, architecte et démiurge à l'origine ni plus ni moins que du "devenir insectoïde de l'humain", le jeune homme s'entiche d'Iris en découvrant Atlin, la prison souterraine conçut par son mentor. De son côté, Iris et sa volonté farouche de reconquérir sa liberté, par l'imagination tout d'abord, grâce à la littérature, puis par l'action concrète, dans une pratique intensive de la musculation, répond avec une vigueur toute animale aux méthodes techniques qui rationalise toujours plus l'espace humain en appliquant à la société les schèmes abstraits de la mathématisation, et donc de l'automatisation, de ses comportements. L'idée même de l'évasion devient le moteur d'Iris, sa raison de vivre. Pour cela l'auteur et son héroïne use de la littérature, art de l'imaginaire par excellence et lieu de tous les possibles, comme d'une arme. L'univers virtuel de l'esprit humain contre les représentations virtuelles de la nature affichées par écrans interposés sur les murs de la prison. Iris cultive une vie intérieure bouillonnante, entretenant ses souvenirs et ses fantasmes, comme on cultive une orchidée rare. Ce choc d'Eros contre la machine est au centre de Technosmose comme un appel à la résistance, aussi passive soit-elle. Pour Mathieu Terence c'est sûr, le salut de l'humanité se situe dans son esprit et pas ailleurs. Un esprit vif animera forcément un corps qui ne le sera pas moins et ne se laissera pas happer par la mécanique insidieuse du contrôle de masse.

Tragique, le futur proche de Technosmose fête donc le parachèvement d'un régime de quantification qui s'est largement propagé dans la société, l'écologie politique ainsi que l'Etat, dans lequel domine l'idée de s'approprier la planète et ses habitants comme objets de gestion. Un futur où toute tentative de se singulariser, où toute action considérée comme nuisante, sont observées, analysées, mesurées, épluchées, pour être mieux contrôlées et gérées, quand elles ne sont pas digérées. Pour, Mathieu Terence, ce modèle inquiétant, qui propose une vie cloîtrée dans une société de plus en plus carcérale, n'est qu'une métaphore de ce qui nous attend tous, à plus ou moins long terme, si nous ne réagissons pas. Pour tout cela, Technosmose mérite d'être lu et débattu et constitue une excellente surprise de la rentrée.

Maxence Grugier


Lisez l'entretien avec Mathieu Terence.
Retrouvez toute la rentrée littéraire sur le mag livres.

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