L'Autre Vie de Mathieu Terence



Critique

Note du livre Le monde comme laboratoire

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Le monde comme laboratoire



Biotechnologies, espionnage industriel, fétichisme médical, évolution du genre humain dans l'ombre des grandes entreprises : avec L'Autre Vie, Mathieu Terence se pose encore une fois en observateur avisé - et il est vrai, un brin tordu - de notre modernité dans toute son étrangeté.
Terrorisme et guerre civile, omniprésence du capitalisme mondialisé, toute puissance des grands groupes économiques, renvoi de la notion d'état aux oubliettes de l'histoire, exploitation des masses, négation de l'individu au profit de l'entreprise et du groupe... L'Autre Vie est un roman typique de son époque, complexe et global. Une histoire aux dimensions de la planète. C'est aussi une exploration intime de notre rapport au monde, à une époque où la vie privée est une denrée en voie de disparition. Ces deux pôles, l'extérieur et l'intérieur, se répondent constamment dans le nouveau livre de Mathieu Terence. Un effet miroir qui est encore accentué par la forme de ce récit à la fois roman en devenir, monologue et journal, tenu par un personnage principal qui tient lieu d'observateur et de sujet d'observation. Une situation ambiguë mais inévitable dans le domaine professionnel qu'il occupe.

Côme Syracuse est employé au sein du service informatique de Biosoft, une puissante firme pharmaceutique Californienne installé à Taïwan. La direction de sa société soupçonnant des fuites venant de l'intérieur, il est chargé d'infiltrer le service recherche et développement afin de repérer d'éventuels espions engagés par la concurrence. Mais Côme Syracuse a un talon d'Achille. Il est de ses agents qui notent dans un carnet, entre deux réflexions personnelles sur l'avenir de l'homme, le compte rendu de ses activités confidentielles. Dans ce monde laboratoire où tout le monde espionne tout le monde, Syracuse accumule les données personnelles ainsi que les incompétences des autres. Doux rêveur, employé discret, pas vraiment fait pour son poste, c'est un dandy plutôt poète naturellement prédisposé aux amours bizarres. Et de fait, il tombe malgré lui sous le charme d'une jeune handicapée. Pénétrant dans un univers qu'il ne connait pas, celui des fétichistes de la difformité, il va s'empêtrer dans cette romance étrange et laisser sa vie basculer dans l'inconnu (ou, en l'occurrence, "l'inconnue" au féminin) jusqu'au twist final.

Le sexe bizarre

Le goût pour les aspects les plus étranges de la sexualité, l'attirance pour la maladie et la difformité, qui est également au coeur de ce roman ultra-moderne, et qui répond de manière extrêmement ironique à la quête de perfection physique des employeurs de Côme Syracuse, n'est pas exceptionnelle en littérature. De Ballard à Slocombe en passant par Burroughs, Mary Shelley ou Proust, on peut faire le catalogue de ses "délicieuses" perversions sadiennes. Mais Terence modernise encore une fois le propos, en prêtant à Romina, la jeune handicapée qui fascine tant Côme, un pouvoir qui n'est que très peu souvent accordé aux êtres dit "diminué". Au contact de Romina, Côme évolue. Il mute, et avec lui son sens esthétique, sa morale et ses allégeances.

En observant les infirmes et en pénétrant le monde un rien malsain des " cripplers " (les amateurs de difformités qui se rencontre sur les sites spécialisés d'internet), la vision de Côme effectue un passage du monstrueux à l'humain, transformant ce qui ne pourrait être qu'une perversion en une nouvelle forme d'humanisme. Ou bien même, d'humanité. 

Un dandy de l'âge du gène

Terence a un don pour décrire et analyser l'hystérie sous-jacente de notre époque, sa peur panique du vide et sa quête d'omniscience. Et quel endroit mieux que l'Asie, conviendrait à cette description ? Taïwan, ses tours d'une hauteur qui confine au baroque, son bruissement urbain sans fin, ses trains à grande vitesse, sa cacophonie, se présente comme la métaphore rêvée de cet "affairement rageur" contemporain, ainsi que le nomme Côme Syracuse. Syracuse qui, pour sa part, est plutôt un personnage posé. Capable de rester en retrait tout en étant profondément connecté à son époque. Et c'est bien ainsi, il faut le dire, que l'on imagine son créateur, Mathieu Terence. Un écrivain qui cite Hérodote aussi bien que les mangas (ici, Gunnm et son héroïne cyborg Alita, création du japonais Yukito Kishiro). Le style de Terence est un subtil croisement entre l'ancien et le moderne. Extrêmement actuel dans ses choix de sujet, ce dandy de l'âge du gène cultive néanmoins un style précieux emprunt de classicisme, mais aussi d'une forme étonnante de "techno-poésie".

Finalement, L'Autre Vie, c'est la vie après. Après la trahison, au delà de la norme et après l'humain. En ce sens, ce roman qui fait clairement le lien entre l'activité d'espion et celui d'écrivain, et qui décrit également très bien la façon dont l'écrivain devrait être le facteur déclenchant des mutations de son époque (si nous savions l'écouter), s'avère être le vrai manuel d'un futur post-humain en devenir. Dans un monde curieux, il en serait en tout cas, l'une de ses bases de réflexion.

Mathieu Terence, L'Autre vie, Gallimard, 2009. 

Maxence Grugier

Le 28 September 2009

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