Mathieu Terence




Avec Technosmose, Mathieu Terence plonge le lecteur dans un univers glacé totalement voué à la mécanisation de l'être humain. Sauvé part l'art et l'amour. Ouf...

Technosmose est votre première incursion dans le domaine de la science-fiction, ou du moins de la prospective. Pourquoi avoir fait ce choix temporel puisque, finalement, le futur décrit ici est tellement proche qu'il pourrait largement être nôtre ? Etes-vous d'accord avec les affirmations de J.G. Ballard et William Gibson qui déclarent que "La science-fiction parle en fait du présent, de l'époque où le récit est écrit" ?
Si j’ai écrit un livre que l’on pourrait rapprocher en effet du genre de l’anticipation, c’est qu'il m’a semblé que ce bond dans le temps était la meilleure façon de jeter sur notre présent le regard qui pourrait l’englober et le percer à jour en même temps.
Sous cet angle je ne peux que donner raison aux grands Ballard et Gibson. J’ajoute que les petits thèmes que je tente de développer dans ce livre (déshumanisation de la vie, formes du Nihilisme achevé, peur comme sentiment mondial), je les traitais déjà dans mes 2 derniers livres. En un sens, même les poèmes que j’ai publiés s’y rattachent puisqu'ils constituent pour moi l’expression de tout ce qui s’y oppose.

Dès les premières pages, le lecteur est plongé dans un univers glacé, ultra-technologique, entièrement voué à la mécanisation de l'être humain. Le vocabulaire est technique, les mouvements sont répétitifs. Vous parlez même de "devenir insectoïde de l'humain". D'où est venue l'envie d'écrire sur ce thème ?
L’envie d’écrire sur ces thèmes, il me serait bien difficile de l’expliciter tout à fait. Une part d’inconnu réside dans toute obsession et ceux-ci en font partie. Disons qu'un certain sentiment de menace concernant ce qu'un illustre prédécesseur appelait déjà “la vraie vie”, me demande de penser cette dernière, de l’exorciser même par le biais de ce que je ne crains pas d’appeler l’art.

Votre héroïne Iris Ferréol résiste par la pensée en imaginant son évasion. Tout est là dans l'imagination, ce qui différencie l'humain de la machine, n'est-ce pas ?
Il n’y a pas que l’imagination qui différencie l’humain de la machine, mais ce don est, il est vrai, crucial à mes yeux. En tant que personne et en tant qu'écrivain. Car, c’est celui de la liberté par excellence.

Par la suite, Iris tente de se réappropriez son corps en pratiquant la musculation intensive. Est-ce une victoire ou une défaite ? Cela ne risque t-il pas justement de la changer en "machine" elle aussi ?
La musculation est surtout un moyen pour elle de se métamorphoser et de retourner contre elle la logique sécuritaire et unigenre du monde dans lequel elle vit.

Vous abordez l'enterrement, et, finalement, l'enfermement de l'humanité dans des chapitres concernant l'architecte Otto Maas. Pensez-vous que cela puisse être une possibilité, voire un choix concerté, dans le futur ?
L’architecture souterraine est une sorte de vision que j’ai eu de nos temps à venir. Il me semble qu'une certaine logique nous y conduit tout droit. Je me suis rendu compte depuis que l’immense Franz Kafka en a eu l’intuition bien avant moi.

Il semblerait d'ailleurs que vous ayez choisi de placer l'architecture et la littérature en opposition. D'un côté un art peu reconnu comme tel, très technique et auquel on reproche souvent le pire, de l'autre une forme d'art que l'on considère souvent comme sublimé, mais de moins en moins apprécié de nos contemporains…
L’architecture est un art dont l'une des particularités aujourd'hui est de mettre en trois dimensions l’esprit de notre monde globalisé. Pour des raisons techniques et financières, il est très révélateur du peu d’estime dans laquelle l’homme se tient désormais. Cela ne va pas forcément sans grandiloquence d’ailleurs.

L'art donc, et particulièrement la littérature, premier vecteur d'expression de l'imagination, semble être la seule manière d'échapper à la pression du monde d'une part, et à l'enfermement d'autre part… Et l'amour ?
Si l’art en effet conserve à mes yeux une force de libération propre à desceller le carcan mortifère de la technique, il en va de même, et en premier lieu, de l’amour. C’est, je crois, ce que je sous-entend assez dans mon livre. Bien qu'en l’occurrence il prenne la forme d’une passion extrême entre un frère et une soeur. Tout amour véritable est pour moi une fin de non-recevoir apporté à la demande de "tous-ensemble" du social.

Propos recueillis par Maxence Grugier

Technosmose
Mathieu Terence
Gallimard

Maxence Grugier.

Sur Flu - Toute la rentrée littéraire et les romans français de la rentrée littéraire.