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A l'image du Central Europe de William Vollmann, le dernier ouvrage de Mathias Enard a l'ambition de peindre à sa façon, un siècle d'histoire, ou plus. Unanimement considéré comme "le roman le plus ambitieux de la rentrée littéraire", Zone est constitué d'une seule phrase : un seul souffle pour dire la violence de l'histoire, la création littéraire, et les contradictions de l'homme.
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Voix littéraire sur voie ferrée

Francis Servain Mirković, le narrateur de Zone, doit rejoindre la capitale italienne afin de remettre à un représentant du Vatican une mallette contenant de précieuses archives amassées au cours de quinze ans de carrière comme agent de renseignements, pour "un étrange service Boulevard Mortier", que l'on devine être la DGSE. Après cet échange, Francis doit recommencer une nouvelle vie sous l'identité d'Yvan Deroy, "schizophrène délirant ou catatonique placé en institution spécialisée". Seulement, le temps du trajet, ponctué par les gares qui défilent (Milan, Lodi, Parme, Modène...) devient celui du souvenir et du questionnement, douloureux, puisque "tout est plus difficile à l'âge d'homme".
Mais si le récit prend la forme d'une confession, déversant sans interruption les méandres du souvenir, il laisse cependant peu de place au lyrisme ou à l'épanchement : le narrateur présente avant tout des dates, des actes, des faits, qui souvent en disent plus long sur sa dépression qu'un bilan introspectif. Les crises psychologiques de Francis en tant qu'individu (ruptures amoureuses, enfance singulière, expérience de la violence, tentation de la mort) sont fermement entrelacées à celle qu'a connu l'histoire pendant le Xxe siècle. Entre deux missions, il retrouve ainsi ses amantes, dont chacune représentent une facette différente de la féminité : Marianne la maternelle "aux seins blancs", avec son "visage à vous déchirer l'âme", Stéphanie l'intellectuelle qui ne lit que Proust et Céline, Sashka l'artiste, "la seule femme peintre d'icônes".
Odyssée barbare
Comme le suggère les nombreuses références à L'Iliade dans le texte, Francis est un Ulysse moderne qui serait passé du côté obscur, accumulant une jeunesse fasciste, des dispositions pour la violence et un goût immodéré pour l'alcool. Son épopée guerrière, qui le mène d'un conflit à l'autre (l'Algérie, le Liban, La Croatie et la Bosnie où il a lui-même combattu), est singulièrement marquée par l'horreur et la barbarie, à l'image des visions qu'ils éprouvent parfois : "dans l'eau m'attendaient des membres sectionnés et des crânes sans visage, le sourire démesuré d'une gueule cassé m'y mordit le ventre une main coupée m'agrippa les cheveux les filaments de peau arrachée les quartiers de chairs décomposée s'enfoncèrent dans ma bouche". Les histoires de tortures, de viols, de massacre et de trahisons laissent peu de place à l'héroïsme. Les noms défilent comme les paysages : le sang a giclé sur chacun d'entre eux, bourreaux, victimes, dictateurs, collabos ou résistants.
Cinq ans après La Perfection du tir, son premier roman, Mathias Enard achève donc une remarquable fresque historique, assez érudite pour se doubler d'une imposante réflexion littéraire. Proust, Céline, Joyce, représentants d'une modernité sans laquelle on ne peut saisir le XXe siècle, s'inscrivent dans le texte comme pures références. D'autres écrivains sont cités par Francis comme des miroirs de sa propre violence : Ezra Pound le fasciste, Jean Genet "l'illuminé sodomite", Burroughs "prophète des psychotropes", "devenu écrivain parce qu'il a tué sa femme". Le narrateur confesse sa tentation d'écrire, tandis que le lecteur pourra percevoir, dans cette confession-même, la naissance de l'œuvre d'un écrivain.
En mêlant la grande Histoire à la crise individuelle d'un personnage, en superposant la violence des hommes à celle des mots, et en nous embarquant enfin dans des lieux chargés de symboles, Zone s'approche de ce roman total dont certains ont rêvé pour la littérature française. Il faut dire que sa zone d'influence s'étend très loin : de quoi donner envie de faire un long voyage...
Mathias Enard, Zone, Actes Sud, Août 2008.
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