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Comme le narrateur de La Modification, celui de Zone, Francis Servain Mirković, voyage en train de Paris à Rome (une maîtresse l'y attend aussi). Agent de renseignement depuis 15 ans, il doit remettre à un représentant du Vatican une précieuse mallette, contenant des noms de victimes et bourreaux impliqués dans les guerres successives de la "Zone" dans laquelle il a travaillé. La monotonie du train, la nuit, l'ivresse et la fatigue plongent Francis dans des souvenirs qui nous sont révélés comme ils surgissent, brut, troublants, discordants parfois. Composé en une seule phrase, Zone évoque les plus grandes oeuvres de la modernité, dont certains auteurs sont cités à plusieurs reprises dans le roman (Proust, Joyce, Céline...). Mais si cette filiation apparaît évidente à la lecture, et si nombre de lecteurs retiendront surtout la forme singulière du roman ("une seule phrase"), ces questions n'étaient pas forcément incluses dans le projet de Mathias Enard. (voir la vidéo)
Violence du monde
Remarquable pour le souffle unique de son écriture, l'œuvre de Mathias Enard l'est aussi pour la précision de ses détails historiques et géographiques. La "Zone" en question, l'auteur la connaît, pour y avoir longuement voyagé, et pour y avoir rencontré des acteurs "des deux camps", comme il le précise. L'intérêt d'Enard pour le Moyen-Orient lui est venu par hasard, alors qu'il suivait un cours sur l'art de l'Islam. Par la suite, il a appris l'arabe et le perse, et s'est plongé dans l'histoire de cette région. Son premier roman, La Perfection du tir, évoquait la guerre du Liban. Plus ambitieux encore, Zone revient sur plusieurs guerres, et dans ce qu'elles ont de plus cruel : explosion, torture, viol, trahison et massacre. Pour Enard, la fiction a encore la tâche de mettre des mots sur ce que la réalité a de plus indicible. (Voir la vidéo)
Violence du texte
A la violence de l'Histoire vient se superposer celle qu'implique parfois l'écriture. Sur les épisodes narrant le parcours de combattants, de dirigeants fascistes et autres terroristes, se greffent ainsi des morceaux d'existence d'écrivains dont les noms sont tous liés à la transgression, à la misère ou à la violence. Francis fait ainsi allusion à Jean Genet qui "bande pour le crime", à Ezra Pound le fasciste, à Burroughs qui tue sa femme d'une balle ou Lowry qui étrangle la sienne. Le narrateur, fort de son passé fasciste, de sa connaissance de la guerre (en tant que soldat et en tant qu'agent de la DGSE), pourrait bien se mettre à écrire lui aussi, puisqu'il suppose qu'il faut pour cela "une raison violente". Mathias Enard confirme t-il l'hypothèse de Francis ? (Voir la vidéo)
Mathias Enard fait partie de ces écrivains qui n'en ont jamais fini de vouloir apprendre ; aller à la rencontre des autres, observer, reconstituer. Ainsi nous glisse-t-il simplement qu'il a plusieurs projets en cours, et qu'il ne cesse d'écrire. Tant mieux, si cela donne d'autres chefs-d'oeuvre à la hauteur de Zone.
- Lire la chronique de Zone
- Voir le dossier permanent sur la rentrée littéraire
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