La fille nymphomane de Henri IX
A la sortie de Chien Jaune, Amis a récolté quelques sales critiques, quelques bonnes aussi, et s'est fait sortir plus vite de la liste des récipiendaires potentiels du grand prix que n'importe quel roman de Michel Houellebecq de celle des Goncourt. Pour certains, Chien Jaune était farci jusqu'au croupion de ce qui fait un grand livre, pour justement paraître un grand livre alors qu'il ne l'était pas : du sexe décrit avec ce qu'il faut de distance et de cynique perversité pour faire intelligent, une galerie de personnages secondaires plus brillante et variée que dans son London Fields original, des mots d'esprit à s'en griller le cerveau, un tissu narratif d'une richesse et d'une complexité qui font passer son maître Dostoïevski pour Christine Angot, une charge remarquable et hilarante contre la famille royale, ridiculisée ici par un Henri IX que l'on fait chanter et dont la fille est devenue nymphomane, une approche inspirée de la société occidentale et de son devenir sinistre, par une évocation indirecte du 11 septembre. Pour eux, Chien Jaune, et malgré tout ça, restait néanmoins un roman Canada Dry, quelque chose qui ressemble à un grand livre mais qui n'en est pas un.
A couches multiples
Dans le camp des opposants, la seule critique que l'on peut reprendre à notre compte est qu'Amis, comme à chaque fois depuis le Dossier Rachel jusqu'à London Fields, a foiré sa fin. A ce degré de virtuosité, et à force de nouer intrigues sur intrigues, il ne pouvait de toute façon pas en être autrement. Chien Jaune est une pièce montée extraordinaire qui démontre après les derniers Douglas Coupland et Will Self, que le futur du roman est dans des fictions à couches multiples, où la narration essaie de saisir toute la texture d'un réel mondialisé (Chien Jaune est à Londres, à New York, ailleurs), globalisé (Chien Jaune saute des bas fonds de Londres à Chelsea, en passant par un avion mystérieux) et holiste (tout est Un et l'Un est Tout) en suivant non pas plusieurs mais un seul fil sur toute sa longueur.
On peut choisir comme Régis Jauffret et son Univers, d'imaginer l'ensemble des possibles à partir d'une même situation ou, avec les anglo-saxons, d'imaginer (ce qui me paraît plus fructueux) le cours chaotique d'une position, au sens du go, évoluant au gré des accidents du temps et de l'histoire. Ce sont deux définitions du roman qui s'affrontent et qui s'opposent sur à peu près tout.
Puisqu'il faut bien en dire deux mots, Chien Jaune parle d'une grande conspiration et d'un thème classique : la vengeance.
Pour faire semblant de les traiter, l'ancien créateur de Keith Talent, le plus grand personnage de roman des trente dernières années, intrique au moins 3 histoires.
La meilleure : celle d'un acteur qui lui ressemble, Xan Meo, fils d'un ancien gangster de l'East End, dont la vie bascule quand il se fait agresser en allant chercher des cigarettes. Xan devient alors un obsédé sexuel, tendance pédophile. Il recherche qui l'a tabassé.
La pire : Hal Nine, Henry IX, est roi d'Angleterre. Henry incarne une monarchie moderne, snob et qui tape dans l'humanitaire. Mais sa femme est dans un état végétatif après un accident de cheval. Sa maîtresse thaï est cool. Sa fille, la Princesse, par contre, a fait des photos de cul qui traînent dans le milieu et pour lesquelles on le fait chanter. Mais qui ça peut-il bien être ?
La troisième : lumpenproletariat, i presume. Clint Smoker, le rédacteur du Journal de la Branlette, ou quelque chose comme ça, un magazine porno. Clint aime le sexe et ce d'autant plus qu'il est affublé d'un micro-micro-pénis, un truc difficile à vendre, même sur internet. A moins que... Il y aurait bien aussi l'histoire n°4 : celle du vol CigAir101, en provenance de Londres et à destination du Texas, qui en plus de 399 passagers transporte un cadavre qui sera peut-être la clé de l'énigme ou pas.
Voilà pourquoi je ne voulais pas parler du contenu du Chien Jaune. Cela ne sert pas forcément le livre. Je pourrais aussi parler du style exceptionnel, des bons mots, de la « brilliance » et des tics de langue récurrents (les prénoms idiots en tête) qui font l'identité et l'attrait de l'auteur mais j'aime autant en rester là. Chien Jaune fait penser au personnage joué par Christophe Lambert dans Highlander 1. Il est tellement bon, solide et épatant qu'on est obligé de le dénigrer si l'on veut continuer à lire ou, pire, à écrire. Amis est un sale con. Il a dépensé des fortunes pour se faire soigner les dents. Il picole sec et traite ses femmes comme de la merde. Ses fictions sont tellement élaborées qu'il doit les composer à l'ordinateur. Du coup, son style est creux et ne suscite aucune émotion. Chien Jaune est son pire livre depuis longtemps. Et ça fait sacrément plaisir.
Chien jaune
Martin Amis
Gallimard
Illustrations : 1. Autodafé sur le blog de dominique Autié |2. Chien jaune, Copyright Gallimard | 3. Détail de couverture originale. ( The Guardian adore, Le Figaro déteste, choisis ton camp camarade!)
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