Roman hâbleur, sujet rachitique, auteur pédant, il faut l'avouer O Révolutions était mal parti. Pourtant, force est de constater que si Mark Z. Danielewski s'est largement planté dans sa tentative d'écrire "le grand roman américain" et n'est pas le grand romancier que tout le monde attendait. Son livre contient assez de pistes et d'idées mal exploitées, qui n'en sont pas moins intéressantes.
Malgré sa conception indigeste, il serait injuste de balancer une fois pour toute O Révolutions dans les poubelles de l'histoire.
Eternelle Amérique
Bien sûr, dans O Révolutions, c'est clairement la tentation du "grand roman américain" qui résonne à nos oreilles. Une tentation qui hante depuis toujours la littérature de ce pays. Dans sa tentative pour établir une véritable geste de la jeunesse américaine (et de l'Amérique éternelle) en explorant son histoire secrète et en prenant pour prétexte l'histoire d'amour intemporelle de deux adolescents de 16 ans à travers les siècles, Mark Z. Danielewski rivalise de fougue et d'innocence pour illustrer merveilleusement cette passion "plus grande que nature" qui, de Mark Twain à Thoreau puis de Jim Harrison à Thomas Pynchon, hante la littérature américaine de ces origines à nos jours.
Derrière ce road trip sur fond d'amour et d'amitié, qui débute lors de la bataille de Gettysburg et fini en 2065, se profile les ombres de Jack Kerouac évidemment, mais aussi de Williams Carlos William, de Mark Twain, d'Henry Thoreau ou des Cantos d'Ezra Pound (auxquels l'auteur de O Révolutions emprunte plus que la forme), tous reconnus comme pères et parrain de la "beat generation" et des grands écrivains de "la route".
Sam + Hailey = Amour Eternel
De Sam et Hailey on ne sait rien, ou si peu. O Révolutions se contente de faire le catalogue d'actions plus ou moins concertées, souvent totalement débridées et incohérentes, même si souvent drôles (la séance dans l'hôpital). Tout au plus connaissons-nous leur âge, 16 ans, et ce qu'ils veulent bien dire l'un de l'autre. Assertions souvent contradictoires puisque le lecteur lit une fois la version de Sam, puis celle d'Hailey. Dans un style volontiers lyrique, usant et abusant de superlatifs et d'expressions inventées souvent fatigantes, Danielewski laisse libre court à la folie juvénile de ses deux protagonistes amouraché l'un de l'autre jusqu'à ce que la fin du monde, de l'amour, des temps, les séparent. L'auteur explore avec enthousiasme les idiomes de la jeunesse à travers les époques en archiviste de la langue.
En Sam et Hailey, il réactive également la mythologie de l'individu libre comme l'air, avec du vent au fond des poches, celui qui doit faire face à son destin, un couple de Tom Sawyer des temps incertains. A la manière de La Maison des Feuilles, Danielewski opte ici pour une bonne dose de pop culture. "Sailor et Lulla joycien", comme il est dit dans le dossier de presse, mais aussi Roméo et Juliette version "hobo", Sam et Hailey font la route, jonchant la chaussée d'un véritable cimetière automobile. Et pendant qu'au fil des pages, la nature se meure (Danielewski s'amuse follement dirait-on en alignant les termes zoologiques et botaniques), elles sont toutes là, les Ford T, Pontiac Chieftain, Morris Minor, Buick Roadmaster, Oldsmobile 62, ces "bagnoles de rêve" censées incarner le rêve que l'on disait américain.
Les tournants de l'histoire
Pendant ce temps, l'Histoire, la grande, celle des guerres et des tragédies, effectue sa boucle à 360° révolutions, après révolutions (forcément) et la saga immortelle de Sam et Hailey se précise.
Serait-elle l'incarnation naïve de l'éternel jeunesse insouciante et inconsciente, le reflet fantasmé d'une époque où tout un pays rêvait encore au vaste champ des possible offert par ses mythes et sa géographie, plutôt que de ce voir comme la plus grande et écrasante, puissance mondiale que l'on connaît ? Car O Révolutions s'attache aussi à décrire l'histoire de l'humanité, par le biais des époques traversées par Sam et Hailey, mais aussi des "chronomosaïques", sorte de petites vignettes situé dans les marges et accompagnant les aventures de nos deux anti-héros. Une idée intéressante, si elle ne brisait pas aussi malheureusement le fil de la lecture.
Ceci étant, O Révolutions décrit très bien, même de manière subliminale, à quel point une société ouverte à toutes les initiatives individuelles et bénéficiant de l'énergie de millions de colons près à tout pour recommencer leurs vies, a malencontreusement fini par s'autodétruire en laissant libre court à la loi du marché la plus féroce, l'individualisme et l'égoïsme le plus destructeur. En ce sens, derrière les trucs et les artifices de leur créateur roublard, Sam et Hailey, deux personnages plutôt attachant, nous mettent en garde. Hélas la forme choisie par Mark Z. Danielewski n'étant rien de moins qu'élitiste, nous risquons fort de passer en masse à côté du message.
Maxence Grugier
Retrouvez Danielewski sur le mag Livres.
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