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Persepolis est le fruit de l'association de deux virtuoses du crayon aux approches différentes. Pourtant le duo Marjane Satrapi / Vincent Paronnaud a parfaitement fonctionné dans l'adaptation pour le cinéma de la bande dessinée de la première. Les deux nous expliquent pourquoi. Chronique + interview.
Quelle est votre formation , Marjane ?
Marjane Satrapi : J’ai fait l’école des Beaux-arts. A cette époque, je connaissais peu la BD mais j’ai toujours dessiné et utilisé la même technique de dessin. Pour Persepolis, je n’ai pas choisi ou inventé une forme particulière mais continué à dessiner de la même manière que d’habitude.
Comment s’est déroulée votre collaboration ?
Vincent Paronnaud : Très bien, malgré nos différences. Nous sommes contraires et proches à la fois. On s’entend vraiment bien parce qu’au fond, nous sommes pareils… très désespérés. Du coup, on a pris le parti d’en rigoler. Puisque l’on sait qu’on va mourir, autant faire ce que l’on aime…
Quels sont vos influences en BD ?
V P : J’utilise les codes de la bande dessinée populaire, celle que j’aimais quand j’étais gamin. Je suis très « old school ». Je suis reconnu par les connaisseurs, par « mes pairs » comme on dit, mais je ne gagne pas d’argent avec la BD. Marjane, elle, est une exception dans l’indépendance.
M S : Oui, il est très « années 50 », dans son style. Comme Vincent, je suis publiée de façon indépendante. Nous venons donc du même milieu.
V P : C’était d’ailleurs notre façon de travailler sur le film, avec une vision « d’indépendantistes ». Il y a des questions, sous-entendues marketing, que nous ne nous sommes absolument pas posées. C’est ahurissant : les gens font souvent tout à l’envers. Il faut d’abord faire un truc et, ensuite, se demander à qui ça peut plaire. Pas l’inverse. C’est con comme la lune ce que je dis mais il semblerait que ce ne soit pas d’actualité.
Comment s’est déroulé la phase de production ?
M S : Très simplement. Marc Antoine Robert, qui est également un ami, avec la boite de production « 247 films », nous a beaucoup aidé.

Vous utilisez les fondus enchaînés, c’est plutôt rare dans les dessins animés ?
V P Oui, c’est vrai et nous les utilisons beaucoup, mais je dois dire que mes références, en la matière, sont plutôt les films noirs, les polars. Moi, j’imaginais une caméra lourde, posée sur des rails, pas une steady-cam. Cette idée me permettait de garder un cadre précis, de construire une mise en scène classique, avec des mouvements simples, qui correspondent à l’histoire. Sur l’aspect technique, vous trouverez sur www.myspace.com/persepolislefilm nos petits secrets de fabrication.
Comment avez-vous travaillé sur la musique ?

Pourquoi avoir baptisée votre BD « Persepolis » ?
M S : Persepolis, c’est le nom de l’ancienne capitale de l’Iran, ce qui donnait une perspective historique au récit. Pour comprendre ce qui se passe dans un pays, il faut connaître son histoire. (Marjane Satrapi, malade, s’éclipse).
V P : Oui, c’est ça, il faut toujours remettre les choses dans leur contexte. Le monde est complexe et il faut prendre le temps de le comprendre. Nous pensons avoir affaire à des adultes, pourvus d’un cerveau… Nous ne sommes pas moralistes même si nous avons certains principes. Le but n’est pas de donner des réponses mais de poser des questions. La merde actuelle du Moyen-Orient remonte aux années 1950. Aujourd’hui, on simplifie tout, on divise le monde en deux, en bons et en méchants. C’est complètement absurde. Sur ce film, nous avons un propos humaniste, de tolérance, ce qui est assez ironique car dans notre travail, dans nos personnalités, nous sommes, Marjane et moi, loin d’être des hippies. Pourquoi des gens comme nous ressentent-ils le besoin de dire des choses si… bêtes.

Persepolis sera diffusé au Etats-Unis et la BD y est déjà étudiée dans les universités, ne craignez-vous pas une récupération malsaine ?
V P Je ne pense pas que Persepolis puisse servir le gouvernement Bush. Les Américains en ont tellement chié avec leur putain de Patriot Act ... Bien sûr, un américain d’extrême droite n’aura jamais envie de voir ça. Il préfère voir des gars se taper, mais dans les universités américaines, je ne crains pas de détournement de sens, au contraire. Aujourd’hui tout est axé sur la peur, or Persepolis ne crée pas la peur. Le doute peut-être, mais pas la peur. Cette politique de la peur, il faut essayer de l’écorner, même si c’est perdu d’avance
Certains qualifient Marjane Satrapi de fausse opposante au régime, qu’en pensez-vous ?
V P Je ne les connais pas mais de toute façon, par rapport au film, ça n’a pas de sens puisqu’il s’arrête en 1994. Le film a été commencé il y a 3 ans dans un contexte complètement différent. Il est empreint de mélancolie, construit en flash-back, et ce n’est pas pour rien. Notre réussite, j’espère, sera justement de pouvoir regarder ce film à tête reposée sans se dire qu’il est ancré dans une actualité. En ce moment, je lis Si c’est un homme de Primo Levi et, même si c’est en rapport avec une certaine réalité, c’est universel. Idem pour un film comme Rome ville ouverte…
L’absence de manichéisme que vous revendiquez se retrouve, par exemple, dans le traitement des policiers, très friables, qui ne paraissent pas si effrayant ?
V P Le danger c’est effectivement d’avoir une vision manichéenne. Même s’il est en Noir et Blanc, notre film est très coloré au niveau des nuances psychologiques. Ce n’est pas un tract. Il expose des situations, pose des questions et reste une œuvre artistique, avant tout. C’est ainsi que nous l’avons travaillé.
Êtes-vous agacé que la dimension politique prenne le pas sur la dimension artistique ?
V P Oui et non, car c’est normal et je le savais dès le départ ; mais il faut laisser le temps au film de vivre et aux gens de s’en emparer. Il faut le voir en tant qu’œuvre de fiction. Il y a plusieurs niveaux de lecture selon les perceptions, mais c’est vrai, il est plus facile et rapide de ramener le film à sa dimension politique. Parce qu’on manque toujours de temps…

Persepolis
Sortie en salles le 27 juin
Illus. © Diaphana Films
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