| . | Entretien avec Hannah Tinti |
| . | Entretien avec Simon Liberati |
| . | Entretien avec Colson Whitehead |
| . | Entretien avec Andrew Sean Greer |
| . | Entretien vidéo avec Marie Ndiaye |
| . | Les interviews Livres |
| . | Entretien avec les traducteurs de Dan Brown |
| . | Les Belles étrangères |
| . | Top des livres apocalyptiques |
| . | Berlin selon Jean-Yves Cendrey |
| . | Les écrivains à la télévision |
| . | Articles Livres |



Trois histoire qui disent la douleur de l'exil et la déchéance
Trois histoires aux motifs et aux personnages distincts, aux issues différentes, mais qui toutes disent la douleur de l'exil et la déchéance qui s'ensuit. La déchéance du père de Norah (la première des trois femmes) d'abord, Sénégalais qui, seul dans sa maison vide et froide, a troqué sa grandeur de tyran contre un pathétique laissez-aller incluant boulimie, insomnie, saleté : « (...) les pieds de son père étaient chaussés de tongs en plastique, lui qui avait toujours mis un point d'honneur, lui semblait-il, à ne jamais se montrer qu'avec des souliers cirés, beiges ou blancs cassés ». Convoquée en urgence par cet homme qui autrefois enleva son petit frère, anéantit sa mère, Norah retrouve à Dakar des démons invisibles - indicibles - qu'il lui faut vaincre en silence. En silence, là où les images poétiques (celle du « flamboyant » est mémorable), en imprimant au texte une tension quasi-cinématographique, disent mieux que les adjectifs tous les non-dits qui hantent les personnages.
La déchéance de Rudy Descas ensuite, « ancien professeur de lettres au lycée Mermoz et spécialiste du Moyen Âge » qui suite à un accident se voit contraint de quitter Dakar pour revenir s'installer en France avec sa femme et son fils, « sachant que la flétrissure le poursuivrait car elle était en lui et il s'était persuadé qu'il n'était plus que tout cela tout en la haïssant et la combattant. » Malheureux en vendeur de cuisine, Rudy non seulement souffre honteusement d'hémorroïdes, mais se débat aussi : avec une mère raciste qui aime de trop près les petits garçons « aux yeux clairs, aux cheveux blonds bouclés » ; les souvenirs d'un père présumé lâche et meurtrier.
Le dernier récit enfin, poussant à son apogée l'exploration de la quête impossible et de la souffrance, rend plus palpable encore la destruction de son personnage central : Khady Demba, jeune femme qui n'aspire à rien d'autre qu'à enfanter, se retrouve, une fois veuve, forcée à quitter sa terre natale pour les horizons prometteurs de l'Europe. Prometteurs ? Dans un douloureux périple que Marie NDiaye a voulu à l'image de celui de nombreux exilés, Khady Demba encaisse les coups sur son corps déjà meurtri : « Elle tâta son mollet blessé, sentit sous ses doigts du sang, des chairs déchiquetées ». Plus tard, il faut vendre son corps pour survivre, et le seul moyen alors de ne pas se laisser déposséder de ses dernières traces d'humanité, est de se souvenir de sa singularité : « juste avant que le sommeil l'emporte, un sursaut de joie sauvage faisait trembler son corps rompu comme elle se rappelait soudain, feignant de l'avoir oublié, qu'elle était Khady Demba : Khady Demba ».
Et sans aucun doute, le lecteur se souviendra lui aussi de Khady Demba, comme de tous les autres personnages du livre qui, malgré leur apparences éthérées, finissent par prendre corps dans ces trois récits construits comme les variations d'une longue et virtuose partition. La musique est là, signifiée par le phrasé inouï du texte, mais également par les « contrepoints » inséré par l'auteur entre chaque chapitre.
Marie NDiaye, qui signe aussi son roman le plus réaliste - ancré au Sénégal dont son père est originaire - n'a pas voulu cette fois faire appel au fantastique comme elle l'a pu le faire auparavant, dans la lignée d'un Garcia Marquez. Et la magie surgit pourtant. Fragile comme la surface d'un lac profond, son écriture tantôt étincelle sous le soleil des paysages sénégalais, tantôt se trouble comme les âmes déchirées dont elle retrace les itinéraires.
Sur Flu :
- Voir l'entretien vidéo avec Marie Ndiaye
- Toutes les chroniques de la rentrée littéraire 2009
A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z