Le Soir du chien - Prix Renaudot des Lycéens 2001 de Marie-Héléne Lafon



Critique

Note du livre Le soir des confidences

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Le soir des confidences



Le soir du chien de Marie-Hélène Lafon, dans le paysage littéraire, apparaît comme une perle tant par son sujet que par son écriture, par l'exigence qui s'y révèle, et sa singularité, de fait, à un moment où nombre d'auteurs se ressemblent. Preuve, s'il en était besoin, que le talent original peut encore revendiquer son droit à la solitude à qui il doit tout, rappelant au lecteur qu'il reste la substance de la vraie littérature.
Ici, le bruit n'est pas admis, non plus que l'esbroufe. La seule préoccupation de Marie-Hélène Lafon : filer le destin de ses personnages - petites gens oubliées de la campagne française - et des lieux - bourgs et villages comme oubliés par l'Histoire mais où, au printemps, "les talus blondissent, frisottés de vent clair"- où ils naissent, vivent, et meurent, n'abandonnant derrière eux "qu'une trace de solitude, lisse et infime, à la surface de nos mémoires" ; il s'agit, pour l'écrivain, de suivre opiniâtrement le cours des mémoires, de laisser parler les cœurs, leurs drames, leurs silences enfin. De se faire le peintre de ces désastres anonymes et feutrés, aussi tragiques pourtant que ce récit d'une faillite amoureuse.

Une voix nous parle d'une femme, Marie-Hélène, devenue Marlène pour tout le monde y compris elle-même : "Elle avait toujours trouvé (son prénom) trop long, trop mou. Ça dégouline, elle disait, ça me fait penser à de la guimauve". Une voix qui raconte d'abord une enfant déchirée entre une mère volage et un père en fuite, confiée dès son plus jeune âge à la tutelle de boulangers-pâtissiers, ces grand-parents industrieux et prospères, honnêtes, établis depuis toujours dans une bourgade indéterminée où stationne, près de l'école communale, un bibliobus, et où bruissent les rumeurs derrière l'immobilité des murs. Cette voix est celle de Laurent, le narrateur, artisan électricien de son état dont les premières années ne furent guère plus heureuses que celles de sa belle qu'il ne laisse pas d'inventorier dans le dessein de découvrir un semblant de logique parmi les lois de la Providence. Le bibliobus, où Marlène loue des livres, où Laurent la regarde, sera le théâtre de leur rencontre. Ils vont s'aimer, puis s'installer là-haut, sur les hauteurs solitaires, à quelque distance de la maison où vit encore, en contrebas, la mère de Laurent. "Nous ne voyions personne, ou presque. Ma mère montait parfois, quand il faisait beau ; elle aimait savoir sa maison d'enfance entre des mains amoureuses. (...) Le pays entrait dans la maison, tout le temps, la pénétrait. Nous l'avions voulue ainsi, et nous vivions sous le grand regard des choses, dans la pupille écartelée du monde."

L'un et l'autre y sont heureux au milieu de ce monde désapprobateur, jaloux, qui les espionne, les juge, prophétise, condamne cette jeune femme qui vient d'ailleurs, le monde d'un pays dont la nature et le climat sont âpres, et où les métiers, comme les femmes et les hommes qui les pratiquent depuis toujours, ne le sont pas moins. "On ne l'apprivoisait pas. A moins d'y être né, on ne pouvait pas vivre et vieillir ici. Ça devenait parfois comme une maladie que l'on avait en soi, sous la peau." Rien d'étonnant à ce que la foudre vienne un jour à s'abattre sur ce bonheur trop romanesque pour ne pas ressembler, en définitive, à une tentative pour échapper à un destin que l'enfance promettait déjà. Un jour, le vieil ami Roland fait présent d'un chiot à Marlène. Dans les jours qui suivent, celui-ci est heurté par un automobiliste lors d'un de ces interminables périples solitaires que Marlène accomplit pendant que son mari s'affaire ailleurs, sur ses chantiers. C'est le soir. Il lui faut transporter d'urgence l'animal chez le vétérinaire le plus proche et c'est ainsi qu'Alban paraît devant elle. "Un autoritaire, un silencieux efficace", "un maigre de corps, un solide, un caparaçonné", mais qui suffit à troubler Marlène dans l'instant comme s'il était la réponse à ses rêves informulés qui avaient fait d'elle jusqu'alors une amante douce et docile, discrète, si différente des autres femmes aux yeux de Laurent. Aux yeux de tous.

Le scénario de ce roman, on le voit, est presque banal, tant il a déjà été exploité. Il tire cependant ici son intérêt de la forme adoptée par l'écrivain : outre la voix de Laurent, d'autres encore, qui lui font écho, celle de la grand-mère tutélaire, de la mère de Laurent, de son frère, de sa belle-sœur, par exemple, interviennent, dont les confidences se répondent l'une à l'autre dans un chœur dont les échos successifs finissent par dessiner à travers le temps et l'espace les portraits en pied d'une jeune femme puis d'un jeune homme, en multipliant autant d'explications possibles d'une rupture dont le caractère inéluctable se révèle peu à peu. Ce qui aurait pu n'être que le récit d'une idylle manquée devient alors une chronique collective qui nous parle tout simplement du cœur humain, où les rancoeurs peuvent enfin en découdre avec le silence, où l'expression de la solitude, de la culpabilité, de la peur, de la honte, qui rivalisent de duplicité pour se dissimuler derrière la convention des témoignages de chacun, est donnée pour un lot qui serait en somme celui de nous tous. Le procédé, dont l'effet se trouve dans ces pages encore décuplé par le recours à une langue tour à tour classique, familière et poétique, selon le personnage appelé à témoigner, est parfaitement maîtrisé par Marie-Hélène Lafon et confère à l'ensemble une dimension universelle, tragique, réellement bouleversante.

Un roman admirable.

 

Didier Hénique Le 01 janvier 2008
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