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Oryx and Crake, ou Le dernier homme en français, est l'oeuvre la plus récente de Margaret Atwood, l'un des écrivains (Canadienne) d'anticipation les plus justement remarqués, auteur notamment de l'excellent La servante écarlate, dont on avait parlé il y a quelques mois (ou années).
Le dernier homme est dans la même lignée dystopique que cet ouvrage de référence, mais évolue dans un contexte de proximité avec notre monde qui en renforce l'impact. On entend par dystopie, une sorte d'utopie à l'envers (les spécialistes ont une théorie qui dit à peu près le contraire, mais elle serait trop compliquée à résumer ici), c'est-à-dire l'invention d'un monde proche du nôtre (à partir d'hypothèses crédibles donc), où tout aurait mal tourné au lieu de s'agencer en paradis. La dystopie est ainsi en littérature l'occasion d'exacerber des phénomènes qu'on peut aujourd'hui identifier comme "potentiellement dangereux" ou inquiétants et de regarder ce qu'ils donneraient, si, par mégarde, ils prenaient le contrôle du monde.
Le Dernier Homme, comme son titre l'indique, renvoie ainsi à la mythologie évoquée il y a quelques jours à l'occasion de la sortie de Je suis une légende : celle d'un monde où l'homme tel qu'on le connaît aujourd'hui aurait disparu à l'exception d'un... unique représentant.

Ecrit en 2003, Le Dernier Homme se focalise sur le récit d'un dénommé Snowman - Jimmy dans l'ancien monde, ami du principal responsable de tout ça. La narration se déploie entre l'évocation de la vie actuelle de Snowman et le récit de ce qui s'est passé. Snowman survit et évolue sur une Terre peuplée de créatures hostiles (des louchiens véroces, anciens canidés dopés au gène de pitbulls), débarrassée de tout souvenir de l'ancienne civilisation. Les seules créatures amicales sont les fils et filles d'Oryx et de Crake, homo sapiens modifiés, gentils comme des coeurs (débiles) et nés sur les cendres de l'humanité. Les fils et filles sont niais, privés d'émotions véritables et figurent une race humaine améliorée qui n'a plus besoin réellement de se nourrir (ses fonctions digestives ont été remplacées par une sorte de matrication bovine), de s'aimer ou de lutter pour se reproduire. Les Nouvelles Femmes ont des chaleurs, le cul bleu quand il est mûr, et ont des vulves artificielles qui leur permettent de se faire saillir sans échauffement jusqu'à ce qu'elles tombent enceinte (de partenaires multiples).
Parallèlement à cette description savoureuse, Snowman nous révèle l'histoire de la Terre à rebours depuis sa rencontre adolescent avec Crake, le futur génie monstre de la génétique, jusqu'à la chute de la maison mère.
Le récit adolescent qui fonctionne à merveille entre découverte de la sensualité, séances de masturbation devant Internet porno, éducation scolaire, vie à l'université et magouilles sauvageonnes, constitue la grande force d'un roman qui ne faiblit pas sur ses 400 et quelques pages. L'imagination d'Atwood est de bonne facture, foisonnante sans outrance, ce qui permet à chacun de suivre sans être forcément un lecteur avisé de ce genre de littérature. Ce qui frappe ici c'est l'extrême crédibilité des scénarios proposés qui, comme dans nombre de livres du genre (Matheson encore ; Wyndham ; Ballard ; Minard plus récemment) reposent sur un enchaînement dramatique de plaies modernes : maladies, OGM, mutations volontaires ou non contrôlées, changements climatiques, pandémie, exacerbation des luttes sociales...
Le Dernier Homme est à cet égard une belle réussite littéraire, un roman étonnamment classique et limpide pour ce qu'il a à dire. Si la mise en bouche (les 50 premières pages) souffre d'une écriture (ou d'une traduction) un peu moins aboutie, la langue décolle dès l'arrivée de Crake pour devenir presque aussi savoureuse que ce qu'elle raconte.
J'ai évidemment oublié de préciser que Margaret Atwood est une féministe de la première heure, une romancière habile et qui sait, dans l'apocalypse, distiller une bonne et belle dose d'humour. L'extrait choisi ci-dessus en dit long sur ses qualités d'imagination. Les fils d'Oryx ont été parfumés à l'orange (pour le goût et pour éloigner les moustiques) et pissent en rond pour éloigner les prédateurs. Même Monsanto n'y avait pas encore pensé. Atwood l'a fait.
En attendant la traduction annoncée du dernier Will Self, sorti il y a maintenant 2 ans en Angleterre, et qui constitue dans un registre similaire, un sommet du genre, le roman d'Atwood est un autre cadeau rêvé qu'on peut poser sans crainte devant la cheminée des amis éclairés, inquiets et ouverts à toutes les expériences.
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