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Des amis me demandent comment j'arrive encore à respirer

Des amis me demandent comment j'arrive encore à respirer : Extrait

Des amis me demandent comment j'arrive encore à respirer, après tant d'années passées dans les entrailles du langage. Cette question, si c'en est une, me semble plus asphyxiante que les conditions d'existence qui me sont faites par ces entrailles, dès lors que j'y situe le sens à donner aux mots, à la fois comme libérateurs et comme renversants. Mais il est vrai aussi que les sciences linguistiques se sont toujours bien gardées de nous enseigner que le langage avait des entrailles. C'est pourtant là, et nulle part ailleurs, que l'on se doit de descendre, durablement, si l'on veut sentir souffler dans son corps l'esprit de la chair des mots, cette qualité-là de la puissance verbale capable d'accomplir sur les pesanteurs du mal-vivre des prouesses de soulèvement ou de lévitation. Il est vrai encore que de prime abord, les mots ne nous font pas l'impression d'être matriciels de par leur actualité et pulsionnels de par leur généalogie. À les voir s'aligner sur une page, à les écouter bruire dans un discours, il est difficile de les imaginer autrement que comme de purs produits de la raison. De plus, n'étant jamais les derniers à se prêter à la falsification de l'histoire, à la consolidation du règne de l'argent et à toutes les pratiques favorisant de près ou de loin la réduction de l'homme à une chose, on peut penser qu'ils participent davantage, à notre époque, de la mécanique de la servitude que de l'expansion de l'être.
D'où l'importance, pour un amoureux des mots, de s'en aller chercher dans les entrailles du langage ce secret de respiration du Sens qui fait qu'au pire de nos suffocations dans la petitesse et la médiocrité qui nous tiennent lieu de paysage quotidien, soudain un corridor s'ouvre, puis un autre, à nos envies d'espace. Ce n'est pas encore le grand large, mais c'en sont les premiers appels à l'ivresse d'intégrité. Peut-être, jusque-là, vivions-nous à l'étroit dans notre peau, ayant renoncé à en être les transfrontaliers. Nous encombraient des mots creux, des sonorités flasques, vidées de leur substance, exsangues, tels que nous en fabriquent, à la chaîne, les crédulités qui constituent le fonds de commerce de l'air du temps. Et tout à coup, c'est comme si c'en était fini de ce trop de-raison, dans les articulations du dire. Écrire et lire, alors, c'est opérer des trouées dans la grisaille des théories croupissantes, aux odeurs de « mort dans l'âme ». Il s'agit, pensons-nous, que la complexité elle-même retrouve l'usage de ses jambes, clouées sur place par des vocabulaires secs, sans grâce, inaptes à la danse. Mais les entrailles du langage sont riches en mots ingambes, remuants, ils nous arrivent de loin, ceux-là, quand ils nous arrivent, comme ayant nomadisé jusqu'à notre conscience. Ou alors, ils étaient si profondément ancrés en nous, étant de notre sang, de notre sexe que nous n'osions plus les croire inauguraux, en mesure de nous étonner. Auraient-ils traversé, avant que de nous rejoindre, un âge d'or de la langue des fous, sans rien perdre de leur nouveauté ? Allez savoir... Toujours est-il que les voici nous tombant dessus, ou nous voici leur tombant dedans : mystère. Se définissant comme essentiels, se révélant comme indispensables, ce sont eux qui, sans crier gare, semblent nous faire basculer d'une sensation d'encombrement à une de délestage, sur le mode de la fulgurance ou de la trépidation. Un rythme surgit qui, fort des corridors qu'il creuse dans la nuit des non-dits, s'avère libérateur. Avec lui, un mouvement intrépide, inexorable, fait vivement tourner le contenu des mots dans leur contenant, au point que le couvercle en saute : naissance d'une poésie rare, âpre, battante, espérons... Je viens de vous raconter vingt-quatre heures de la vie d'un écrivain, dans les entrailles du langage. Ce n'était pas une recette. C'était un rapport, forcément, aussi peu circonstancié que possible, mais où est le mal ?

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