Eldorado 51 de Marc Trillard



Critique Lecteurs Votre note

Année : 1992   Genre : Roman



À la fin des années 1970, Ida et Joseph Etchegarray, la quarantaine déjà avancée, tenaient une station-service sur une nationale du sud de la France. L'autoroute leur a volé la clientèle. On leur a dit que dans un pays dont ils ignoraient tout - le Paraguay -, il y avait d'immenses territoires à exploiter. Ils plaquent tout et s'expatrient. Mais au kilomètre 51, dans l'interminable plaine paraguayenne, c'est loin d'être l'Eldorado. Depuis onze ans, ils se sont essayés à l'élevage mais c'est la faillite, et le climat commence à leur paraître insupportable : sécheresse, inondation, sans compter la pollution de la nappe phréatique qui décime le troupeau.
Le père ne parle plus, si ce n'est à sa guenon. Le fils s'est trouvé une vocation de brute accomplie, entre les saouleries, les putes et les chasses avec d'autres colons. Reste Ida. La soixantaine, fortifiée par l'amertume. Elle refuse de céder aux démons du lieu et persiste à cultiver, aux lisières de la folie, une lucidité sans faille. Seule, elle mène le combat du retour au pays basque. C'est elle qui va nous conter cette histoire qui sent la charogne, la sueur, le sang. Quelque chose lui conserve force et vigueur: la haine, pour essayer de rester un être humain dans un univers dément. Chronique d'un monde où l'âme se trouve quotidiennement piétinée par les sabots du troupeau.

Ni romantisme ni exotisme dans ce roman tropical, mais l'envers du décor du Paraguay, baigné dans l'atmosphère morale d'exilés abrutis par le climat et l'aventure ratée, et dans la tourmente politique d'un pays en ruine. Ce monde n'est exotique que dans la parabole. Celui que fuit Ida, une Ida amputée. L'auteur nous rappelle que la haine, la mort et la folie ne sont hélas pas d'un univers limité. Eldorado 51, c'est aussi de beaux portraits, celui de cette femme isolée qui lutte vaille que vaille, de ce vieil homme momifié vif, de ce fils, caricature du colon conquistador. Voici un Trillard au mot économe, qui serre les dents et qui restitue, par la magie des mots, cette voix qui monte du fin fond d'une estancia au pays du Transchaco, une voix profondément humaine à l'odeur de la charogne. La forme est séduisante, le fond inquiétant. Le lecteur se raccroche à cette voix, forcé dans un malaise, de reconnaître qu'elle est terriblement lucide, et que la folie même lui a préservé une ultime part d'humanité. Par sa voix, ce roman nous rappelle que nous vivons dans ce monde, quoiqu'on en dise.