C'est humain, nous entretenons chacun des préjugés sur toutes sortes de choses dont nous soupçonnons obscurément qu'elles nous menacent. Mais il est bon, parfois, d'approcher l'objet du délit pour, de préférence, valider un a priori devant tout à notre clairvoyance ou, éventuellement, de changer d'avis. Il arrive aussi que l'objet se dérobe, nous interdise de l'archiver dans quelqu'une de nos catégories mentales, laissant place à un abîme de doute et de crainte.
Ainsi de Marc Lévy. Miracle de l'an 2000, il publia alors un roman intitulé Et si c'était vrai..., qui devint rapidement number one best seller. A chaque roman (Où es-tu ?, Sept jours pour une éternité, etc.), il réalise depuis de nouvelles prouesses commerciales, excitant davantage l'exaspération - et sans doute la jalousie - de ceux qui prennent à cœur la chose littéraire.

De quoi nous parle-t-on dans ce premier roman ? Lauren, jeune et brillante interne en médecine, est plongée dans un coma dépassé suite à un accident de voiture. Arthur, jeune et brillant architecte (bénies soient les professions libérales !), découvre Lauren dans son placard. En fait, c'est son fantôme qu'il est seul à voir. Ils tombent amoureux, Arthur lui révèle son passé d'orphelin, la mère de Lauren décide d'euthanasier sa fille, le fantôme risque de disparaître, désespoir, kidnapping, poursuite policière, bonheur éphémère, nouveau désespoir, et hop, je ne résiste pas au plaisir pervers de vous dévoiler la chute :
Happy end ! Elle sort du coma, ne reconnaît pas Arthur, leur histoire peut recommencer !
Quelques tapis de coco gansés...
Marc Lévy ne se pique pas de faire de la littérature et c'est une excellente chose car, lorsqu'il s'y essaie par inadvertance, ça donne à peu près ça : des descriptions dignes d'un catalogue de meubles (« Quelques tapis de coco gansés de jute beige délimitaient les coins du salon, un gros canapé en cotonnade écrue invitant à une assise profonde » ), des moments accidentellement savoureux (« D'une nudité parfaite, elle se rendit derrière le bar pour se préparer une tisane »), des fautes de syntaxe en-veux-tu-en-voilà (« Nu et gesticulant au milieu de son salon, son regard croisa celui de son voisin »), des tartines de clichés (« Personne n'est propriétaire du bonheur, on a parfois la chance d'avoir un bail »), et tellement d'anglicismes que le roman semble traduit.

Pourtant, lorsque l'auteur se contente d'efficacité (qualité qu'on ne peut nier au jeune chef d'entreprise qu'il est par ailleurs), ce fatras scénaristique se lit très bien. Il se trouve même des critiques pour prétendre que les dialogues sont drôles
(not my case, sorry). Tourments, inquiétude, comment est-il parvenu à nous prendre dans ses filets ? Le vocabulaire est simple, les constructions limpides, avec le moins de virgules possible, comme s'il fallait se débarrasser du style pour laisser le cerveau du lecteur disponible afin qu'il assimile le message. Un message en forme de pub pour l'amour qui lave plus blanc dans une humanité dépouillée de tout substrat pulsionnel, de l'ambiguïté et des affres de la sexualité, où la seule scène d'amour a lieu avec un fantôme. Et si nous nous laissons prendre, c'est bien que l'auteur capte en nous toute cette angoisse d'être au monde et cette tentation permanente de la régression. Un vrai fonds de commerce... C'est ainsi qu'il est bon, parfois, d'entretenir quelques préjugés, qui sont la marque de notre vitalité intellectuelle.
Zoé Azar
Le 22 février 2006
Biblio :
-
Et si c'était vrai... (2000)
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Où es-tu ? (2001)
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Sept jours pour une éternité (2003)
-
La Prochaine fois (2005)
-
Vous revoir (2005)
Tous édités chez
Robert LaffontSur le web :
- Le site de Marc Lévy