Léonora Miano écrit ici le blues de l’immigration, le roman des identités frontalières introuvables, si dures à construire, et si multiples dans leur perpétuelle évolution.
Dans l'intra muros d'une grande ville d’Europe, jamais nommée, Amok, Shrapnel et Amandla, sont trois amis. Amok, un fils de bonne famille et Shrapnel, issu d’un milieu très modeste, ont tous les deux quitté Le Continent, La Terre (l’Afrique) ; Amandla, elle, est une sang-mêlée, une métisse. A travers leurs pérégrinations dans la Grande Ville, chacun expose sa manière d'être Noir, chacun évoque l’Afrique de ses ancêtres. Alors qu’Amok, le nanti, souffre d’être le descendant d’une famille qui a fait fortune pendant la colonisation, que Shrapnel, à la recherche de ses origines, croit trouver dans le R’n’B, l’essence même de son identité, Amandla succombe peu à peu aux discours qui attribuent à l’Afrique une mythologie et une histoire merveilleuse : les Africains seraient les héritiers des pharaons d’Egypte, leur puissance aurait été laminée par les pays du Nord. Pour Amandla, il est temps aujourd’hui de demander justice au nom d’un passé fantasmé.
L’ouvrage est conçu comme un album, entre musique soul et jazz. La structure est guidée par des thèmes de jazz, dont les trois personnages livrent, dans chaque section du roman, leur interprétation du thème. Afro Blue (Oscar Brown Jr./Mongo Santamaria) est une évocation de l’Afrique, de ce qu’elle représente pour chacun des personnages : Straight Ahead (Abbey Lincoln/Mal Waldron) expose leur vision du monde, la vie qu’ils ont choisie. Angel Eyes (Earl Brent/Matt Dennis) parle d’amour, de rencontre avec l’autre. Round Midnight (Bernie Hanighen/Thelonious Monk) est un tournant la survenue de l’inattendu. Left Alone (Billie Holiday/Mal Waldron) est ce qu’il reste après tout ça. Là où on en est vraiment.