Des Hommes de Laurent Mauvignier



Critique

Note du livre L’ennemi intime

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L’ennemi intime



Des fils de paysans que l'on sort brusquement de l'enfance pour leur fourguer un fusil et en faire des hommes, des guerriers capables de défendre ce qu'il reste de l'Algérie française. Les anti-héros du nouveau roman de Laurent Mauvignier sont ces anciens appelés, revenus de la guerre physiquement indemnes mais nettement moins vivants, hantés par les sinistres Événements cachés entre les guillemets officiels.

Quarante ans. Quarante ans que les cousins Rabut et Bernard se retiennent, qu'ils taisent tous les conflits, ceux qui les séparent comme celui dans lequel ils ont été entraînés au bled et dont ils se partagent les séquelles. Des décennies de silence pour ne pas déranger les proches, parce qu'on ne parle pas de ces choses-là, parce que c'est de l'histoire ancienne.

Jusqu'à cette fête en l'honneur de Solange, la sœur de Bernard. La seule de la famille à laquelle tienne ce fils, frère et cousin fielleux qui a laissé femme et enfants à Paris où il espérait monter une affaire à son retour de la guerre. Revenu de ses dernières illusions, rongé par l'amertume et l'alcool, Bernard est désormais « Feu-de-bois » : une épave qui doit son surnom à son odeur de crasse et de charbon, « un masque rouge et bouffi percé de deux yeux liquides, d'un bleu voilé de gris, d'eau de pluie ». « Lui qu'on avait connu si grande gueule et hautain », il n'est plus qu'« un bloc de silence » en tête-à-tête avec ses vieux démons.

Au grand dam de la famille, Bernard s'invite donc aux soixante ans de sa sœur, dont on arrose en même temps le départ en retraite. Un vrai gueuleton que cette fête, de celles où l'on se met à table, où l'on dévoile enfin toutes les belles rancœurs qui macéraient à l'ombre. Et c'est naturellement Feu-de-bois, dont les intentions étaient pour une fois louables, qui provoque le scandale avec le cadeau qu'il offre à Solange. Regards réprobateurs, atmosphère délétère, le paria préfère donc s'éclipser mais pour mieux resurgir quelques verres plus tard et s'en prendre à Saïd, un convive qui a le malheur d'être arabe. Or un arabe, dans l'esprit de Feu-de-bois, c'est un Algérien, un de ces "fellouzes" contre lesquels il s'est battu il y a quarante ans. Afin d'éviter le pire, on le jette dehors. Mais le vieil ivrogne, bien décidé à régler ses comptes, décide de se rendre chez Saïd. A la tombée de la nuit, le maire et les gendarmes viennent chercher le cousin Rabut pour l'avertir que Bernard a fait « une connerie »...

Alors le passé ressurgit, refait surface, et Rabut écoute enfin cette voix venue des tréfonds de son être le guider, le mener des histoires de familles - la méchanceté précoce de Bernard, les contentieux de longue date - aux souvenirs de la grande Histoire qui empoisonnent les nuits des vétérans : leur départ pour ce pays « dont ils n'ont pas idée », la vie de caserne ; la guerre larvée qu'on mène contre un ennemi invisible, les crises de doute ; la terreur, la torture, les meurtres et représailles, tout le sang versé de part et d'autre ; mais aussi les permissions trop rares durant lesquelles on apprend l'amour et ses turpitudes.

Parce qu'il ne cherche ni à en atténuer l'horreur ni à se complaire dans les détails macabres, le tableau que Mauvignier brosse du conflit bénéficie d'un traitement cru et néanmoins pudique, dont l'équilibre témoigne d'une maîtrise impressionnante. D'une intensité et d'une subtilité croissantes, le récit de la guerre échappe aux écueils du genre, l'emphase et le manichéisme. Dans le même souci de vraisemblance, l'auteur adopte un ton très sobre, un style faussement frugal qui puise dans l'oralité les moyens d'un prosaïsme foncièrement littéraire.

Chemin faisant, le soliloque de Rabut se change en un récit polyphonique où l'on glisse subrepticement d'un témoin à l'autre. On ne sait plus très bien qui parle au final mais ça n'a pas grande importance, pourvu que les langues se délient. Reflet de cette urgence, la narration s'apparente à une course effrénée vers l'horizon fuyant du sens. Un élan que nulle virgule ne saurait briser, une parole qui ne se fige qu'au moment d'étouffer ou lorsqu'elle trébuche sur un mot retors.

Du mutisme des consciences - et l'aphasie bougonne de Bernard en est le symptôme le plus "criant" - à la catharsis verbale, le langage et son double sont donc également en jeu dans ce récit ciselé et haletant : un récit qui s'ouvre sur les messes basses des familles, qui passe des chuchotements aux cris et des cris aux non-dits avec lesquels on lutte dans l'espoir de trouver le salut, le silence de l'âme - et peut-être aussi celui de la littérature.

 

Des hommes, de Laurent Mauvignier.  Editions de Minuit.  

Christophe Alexande

Le 03 septembre 2009
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