Le roman démarre en Israël dans une prison sensible où croupit un homme au destin singulier, et héros malgré lui du roman, Howard W. Campbell. Campbell (comme les soupes) est un Américain qui a déménagé en Allemagne juste après la fin de la Première Guerre mondiale.
Au lieu de repartir dans l'autre sens quand le vent a tourné mauvais, Campbell est resté dans l'Allemagne Hitlérienne et y devenu l'un des propagandistes littéraires les plus estimés du nouveau régime. Dramaturge à succès, animateur de renom connu pour être le plus antisémite des antisémites, il est doué pour ce qu'il fait au-delà de toute mesure : vendre le Juif comme l'ennemi intime du Peuple Aryen.
Double jeu ?
Campbell devient une vedette, croise Hitler, se radicalise mais... joue (peut-être) double-jeu. Chroniqueur radio le plus écouté du pays, un contact fugitif avec les services secrets américains l'amène à incruster dans ses diatribes racistes des messages secrets qui aident la Résistance. Le roman de
Vonnegut joue sur les ambiguïtés du personnage : enivré par son propre talent haineux, jamais avare d'une surenchère extrêmiste et en même temps, couvert "moralement" par son appartenance à une résistance qui s'en sert comme d'un porte-voix aveugle et totalement ignorant de ce qu'il transmet.
A la fin de la Guerre, Campbell est exfiltré par les Américains et installé à New York où il est bientôt oublié de tous, jusqu'à ce que le roman démarre. Depuis sa prison en Israël, où il cotoye Adolf Eichmann, Campbell raconte sa vie dans le détail et comment il s'est mis à jouer avec la morale. "On est ce qu'on prétend être", écrit Vonnegut, "il faut donc faire gaffe à ce qu'on prétend être". Nuit noire est un roman vertigineux autour d'une époque trouble. L'épouse de Campbell est portée disparue depuis qu'elle est partie sur le front Est pour distraire les troupes nazies. Elle réapparaît comme par miracle à New York, servie sur un plateau par une désopilante Association pour la Suprématie Raciale Blanche, l'occasion pour l'écrivain de nous donner une série de portraits incroyable et à se tordre. L'épouse est-elle celle qu'on croit ? Non, bien sûr. L'épouse avait une soeur jumelle qui pourrait n'être rien d'autre qu'une espionne... communiste, retournée par l'URSS.... Le voisin de palier est-il de mèche ? On conseille à Campbell de fuir vers le Mexique pour éviter d'être pris et l'aventure continue.
Jugement dernier
Il faut avouer que Nuit Noire est une merveille romanesque, un grand roman d'aventures loufoque et sérieux à la fois, mais également un de ces romans à enjeux qui ne vous lâchent plus. Vonnegut y assène ses grandes idées optimistes sur le monde sous forme de préceptes imparables : "Quand tu es mort, tu es mort", par exemple. Il faut le faire. On y trouve également quelques séquences érotiques d'une pureté et d'une naïveté qui sont tout à fait étonnantes chez l'auteur, de l'amour ("Fais l'amour tant que tu peux. Ca ne te fera pas de mal"), des bons sentiments, du rêve et un poil de détresse. Car évidemment, Campbell n'a AUCUNE preuve d'avoir oeuvré pour les services secrets. Etait-il seulement un nazi comme un autre, un serviteur zélé du Reich qui mérite la mort pour ses crimes de complicité et d'incitation à la haine ? Le suspense est immense. Est-on coupable d'avoir fait ce qu'on a fait, même si on pensait faire ce qu'on faisait en ne le faisant pas ? Peut-on distinguer les crimes contre l'humanité des crimes contre soi-même ? Espérer survivre en tant qu'homme après avoir précipité la mort de sa compagne ?
Le final de Nuit Noire est une démonstration de savoir-faire romanesque. Une lettre arrive pour sauver la mise à l'accusé qui n'en veut pas ou pas vraiment et la porte se referme sur une énigme et une interrogation restée sans réponse depuis. Du grand art qui mérite d'être redécouvert, chéri à 47 ans de distance.
Benjamin Berton
Le 14 avril 2008