Solo d'un Revenant de Kossi Efoui




On peut les voir maintenant. On peut les voir marcher à travers les trouées fléchées dans le paysage pour guider les derniers dérivants que la forêt recrache. Par petites échappées. On peut les voir arriver jusqu'à la ligne de démarcation, entrer dans la Zone neutre. Entre un panneau marqué CHECKPOINT et une autre panneau marqué CHECKPOINT, on entend le crachin des mégaphones.

- Laissez passer quelques jours / Laissez passer quelques jours / Laissez passer quelques jours / Il faut laisser passer quelques jours.

Il faut imaginer les regards mal fagotés par un affolement contenu. Une résignation aux aguets trempée depuis longtemps dans les épreuves de marche qui ont mené la plupart jusqu'ici. Pour la première fois depuis dix ans.

Il faut imaginer la ligne de démarcation, la Zone neutre, les points de contrôle, la foule vivante sortie de longues forêts, des files d'hommes pourrissant sur pied, parlant une langue qui coule mollement comme lave, morve, salive et sueur, une langue dans laquelle on finira par comprendre que l'odeur des forêts n'est plus celle des arbres.

On finit par apprendre qu'une odeur montant depuis quelque source bubonique de la terre (dont la couleur a tourné peu à peu à la peau bouillie) avait avalé celle de la feuille verte, de l'herbe séchée et de l'humus. Une odeur qui n'est d'aucune bête, qu'ils ne savent nommer qu'en crachant.

- Cette odeur.